mercredi 27 juin 2012

Le Prophète initiateur et les deux pèlerins 2 - Ibn Arabi

L'ECHELLE DES CIEUX ET LES SEPT PROPHÈTES 

Premier ciel : Adam et la lune

L'adepte est reçu par Adam, le théoricien par l'entité spirituelle de la lune. Déception du théoricien évincé des connaissances d'Adam.

Lorsqu'enfin ils en ont terminé avec les exigences du règne de la nature élémentaire, les deux hommes n'empruntant plus désormais à celle-ci que le strict nécessaire à la conservation du corps - de ce corps pour l'existence, l'équilibre et la préservation duquel ils obtinrent cette âme individuelle dont la vocation est de rechercher la Connaissance de DIEU, et que DIEU préposa tout spécialement au Khalifa du corps - alors nos pèlerins émergent de l' "empire des passions" inhérent à la nature élémentaire, et voici que la Porte du Ciel de ce monde s'ouvre devant eux. Le disciple (de l'Instructeur) est accueilli par Adam qui lui souhaite la bienvenue et l'installe à ses côtés. Le théoricien indépendant est reçu par l'entité spirituelle (rûhânîya) de la lune qui l’installe chez elle. Aussitôt, le théoricien qui est l'hôte de la lune voit qu'elle est se trouve au service d' Adam, comme le vizir auquel DIEU a ordonné de lui être soumis. Il voit accumulée auprès de la lune une profusion de sciences, mais dont le domaine est restreint aux contrées situées au-dessous d'elle, et il constate que la lune n'a nulle connaissance de ce qui la surplombe, car de cela  il ne reste qu'une faible trace dans les régions sous-jacentes. Il remarque alors qu'auprès d' Adam réside une connaissance de ce qui est au-dessous de la lune, ainsi qu'une connaissance des localités supérieures placées au dessus d'elle. Et le théoricien voit Adam en train de communiquer à son hôte (l'adepte) le savoir qu'il possède, et que la lune est incapable de lui révéler, à lui. De plus, il apprend qu' Adam n'a accueilli l'adepte que grâce à l'intercession de cet Instructeur qui est le Prophète. Aussitôt, le théoricien s'attriste profondément et il se repent de n'avoir pas voulu suivre la voie que ce Prophète lui montrait. Il se met à croire en lui et se dit que s'il revient du présent voyage, il lui faudra nécessairement suivre ce Prophète, et pour cela, entreprendre un nouveau voyage.

Adam enseigne à l'adepte les Noms Divins et l' " aspect Divin particulier" qui est l' " Élixir des gnostiques".

Quant à l'adepte, cet hôte d'Adam, son bon "père" lui enseigne les Noms Divins selon l'exacte mesure qu'il le voit capable de supporter de par sa complexion naturelle. En effet, la constitution corporelle élémentaire marque de son empreinte les âmes (humaines) individuelles, or toutes ne se situent pas à un seul niveau lorsqu 'elles  reçoivent les connaissances. Telle âme reçoit ce que ne peut recevoir telle autre. En ce premier ciel, l'adepte est instruit par Adam sur l' "aspect Divin particulier" qui est propre à tout existant autre que DIEU et le dissimule à la connaissance tout en étant la raison et la cause de ce qu'Il devient concevable (par l'homme). Le théoricien ne peut pas connaître cet aspect Divin en principe. La connaissance d'un tel aspect, c'est la Science de l’Élixir en Alchimie naturelle. Il s'agit de l' "Élixir des Gnostiques", et je n'ai rencontré personne qui en soit instruit excepté moi-même. Au reste, si je n'avais pas reçu l'ordre d'aviser ce peuple - ou plutôt les serviteurs de DIEU - je me garderais bien d'en parler.

Les sciences spirituelles et naturelles émanant du premier Ciel.

Puis donc, nos deux pèlerins apprennent ce qui revient à cette (première) sphère concernant le pouvoir que DIEU lui a assignée afin qu'elle gouverne les quatre éléments de la Nature et les génitures terrestres. Ils apprennent ce que DIEU a révélé en ce ciel concernant l'ordre qui lui est particulier, selon la parole Divine : " Il a révélé en chaque ciel son ordre propre" (coran 41. 12). Mais le théoricien, étant l'hôte de la lune, n'apprend de cela que ce qui a trait aux influx physiques et aux transformations que subissent les corps composés relevant de la nature élémentaire. L'adepte lui, a le privilège de connaitre ce qui dans ce ciel relève de la Science Divine octroyée aux âmes individuelles : quelle est la relation de l' Être Divin à l'égard de celle-ci, quelles formes appartenant à la sphère de la lune sont imprimées dans les âmes, à partir d'où cette constitution humaine fut seule jugée apte au Khalifa, et nommément Adam qui en reçut l'investiture, lui et le maître de ce ciel. En outre, l'adepte réalise quelle forme est appelée à revêtir le Khalifa de la Science Divine, tandis que le théoricien réalise le Khalifa de la nature élémentaire qui détermine l'agencement des corps physiques, ainsi que les causes efficientes de la croissance parmi les corps qui subissent ces effets.

Le mi'râj comparé à l'état de rêve et les angoisses du théoricien.

Tout ce qu'obtient le théoricien, l'adepte l'obtient également, mais tout ce qu'obtient l'adepte, le théoricien ne peut l'obtenir. Alors son désarroi augmente, il accumule tristesse sur tristesse. Et lorsque son voyage ayant pris fin, il réintégrera son corps, il ne pourra l'admettre pour vrai. C'est que, durant ce voyage, notre homme se trouve comme le dormeur qui rêve pendant son sommeil. Sachant pertinemment qu'il a dormi, il se dit : " cela n'est pas vrai !" lorsqu'il se réveille pour reprendre ses activités, et le voilà délivré de son anxiété. En fait, il est tenaillé par l'angoisse à l'idée que ce qui lui est arrivé dans son voyage (rêve) s'empare de lui pour de bon. Après quoi, le malheureux est incapable de progresser plus avant, et c'est précisément ce qui le tourmente. Il n'en va pas de même pour l'adepte, car ce dernier contemple cette progression (ou ascension mentale) en y adhérant intimement, puisqu'il l'expérimente sous cet " aspect particulier" que seul connaît celui qui l'éprouve personnellement.

Le septième " Substitut Divin " et l'embryogenèse humaine.

En ce premier ciel se trouve le septième " Substitut Divin" chargé de veiller sur la goutte de sperme en gestation dans les matrices, où cette constitution humaine est destinée à apparaître. Il y veille au cours du septième mois qui suit la chute de la semence dans l’utérus. Durant ce mois, le bébé est au stade du foetus. Il se développe et grandit dans le sein de sa mère pendant la croissance de la lune, il dépérit et sa gestation dans le ventre maternel diminue pendant la phase décroissante de la lune. C'est là un signe, car si l'enfant naît au cours de ce septième mois, il n'a pas assez de force pour survivre comme celui qui naît au cours du neuvième mois.
Après avoir séjourné dans ce ciel autant qu'il plaît à DIEU, ils reprennent leur voyage, chacun des deux prend congé de son hôte et ils gravissent l' "échelle des esprits" jusqu'au deuxième ciel.

Deuxième ciel : Jésus, Jean-Baptiste et Mercure

Réception des pèlerins en ce ciel et discours de Mercure à l'adresse du théoricien.

Lorsqu'ils frappent au deuxième ciel, celui-ci s'ouvre et ils y accèdent. L'adepte fait halte chez Jésus - la paix soit sur lui - auprès duquel, se trouve Jean-Baptiste, " fils de sa tante ". Le théoricien descend chez Mercure. Après l'avoir accueilli et gracieusement installé en sa demeure, Mercure  s'excuse auprès de lui et lui déclare : " Ne me retiens pas plus longtemps, car je suis au service de Jésus et de Jean-Baptiste. Voici que ton compagnon de voyage (l'adepte) est descendu chez eux, aussi dois-je me tenir à leur disposition pour savoir ce qu'ils m'ordonnent de faire au sujet de leur hôte. Lorsque j'en aurai terminé avec lui, je reviendrai vers toi". Alors le théoricien s'attriste encore plus profondément et regrette fort de n'avoir pas suivi la voie de son compagnon ni embrassé sa doctrine.

à suivre...
source : l'Alchimie du Bonheur parfait - Ibn Arabi

vendredi 22 juin 2012

Le prophète initiateur et les deux pèlerins 1 - Ibn'Arabi

L'interrogation des âmes sur l'origine de leur Khalifa

Venons-en maintenant au sujet qu'il convient d'annexer au présent chapitre. Nous déclarons donc : lorsque DIEU eut chargé les âmes humaines individuelles de gouverner ce corps physique et qu'Il les eut préposées au Khalifa de celui-ci, leur montrant à l'évidence que de ce  corps elles étaient le Khalife, les âmes constatèrent alors qu'elles-mêmes relevaient d'un Sujet existentiateur qui les avait investies du Khalifa. Et ceci les détermina à s’enquérir de celui qui les avait préposées à cette charge afin de le connaître. Était-il de leur espèce ? Ou s'y apparent-il par l'effet de quelque ressemblance ? Ou bien ne leur ressemblait-il pas ? Alors les âmes se mirent en quête, afin de connaître celui-ci par elles-mêmes.
La rencontre de l'Envoyé et son message à l'adresse des âmes.

Et comme elles étaient dans cette situation, en train de rechercher la voie susceptible de les conduire jusqu'à Lui, voici qu'elles rencontrèrent parmi les âmes individuelles un "personnage" (shaykh) qui les avait déjà précédées dans l'existence. Aussitôt, les âmes se lièrent d'amitié avec lui à cause de leur ressemblance, et elles lui déclarèrent : " Tu nous as précédées dans ce séjour ( l'existence terrestre). T'est-il arrivé ce qui nous est arrivé ?" Il leur demanda : " Que vous est-il donc arrivé ?" Elles répondirent : " de chercher à connaître Celui qui nous préposées comme Khalifes pour gouverner ce temple (de chair)". Il leur dit alors : " De cela je possède une Connaissance certaine que je vous apporte de la part de Celui qui vous a investies du Khalifa. Il m'a envoyé comme Prophète vers ceux de mon espèce pour que je leur montre en toute clarté la Voie de la Connaissance menant jusqu'à Lui et dans laquelle ils trouveront le Bonheur".

Deux candidats d'entre les âmes veulent être initiés et se présentent devant le Prophète

Le premier candidat (à se présenter devant l'Envoyé) lui répond : " C'est Lui que je cherche, aussi fais-moi connaître cette voie afin que je puisse m'y engager". L'autre lui déclare : " Il n'y a point de différence entre moi et toi, et je veux découvrir par moi moi-même la voie qui me permettra de Le connaître. Je refuse à t'imiter en cette affaire. Car si tu es parvenu là où tu en es, et si tu  y es arrivé grâce au raisonnement dont je possède également la faculté, pourquoi serai-je assez peu résolu pour m'en remettre à toi. Mais si tu as obtenu cela en vertu d'un privilège exclusif, tout comme nous-même avons obtenu le privilège de l'existence après n'avoir point existé, voilà encore une affirmation dénuée de preuve".

Caractérisation des personnages : le théoricien réfractaire et l'adepte du Prophète.

Ce dernier ne prête pas attention au propos  du Personnage, et il se met à réfléchir et à examiner cette affaire avec sa  raison. C'est la situation dans laquelle se place celui qui aborde la Connaissance à l'aide des évidences rationnelles, en scrutant les choses par la réflexion théorique. L'autre candidat typifie les " adeptes du Prophète" et ceux et ceux qui se conforment à lui relativement à la Connaissance qu'il leur communique au sujet de leur Divin Démiurge. Enfin, ce " personnage" que nos deux hommes suivent par des démarches contraires typifie le Prophète qui instruit.

Or, la Loi Divine que prescrit cet Instructeur (Mu'allim) indique clairement la Voie conduisant jusqu'au " Rang de la Perfection et du Bonheur", comme le sous-entend le raisonnement que tient l'un des deux individus en train de méditer l'affaire de cet Instructeur, à savoir celui qui refuse de le suivre.
En effet, il ne peut tomber d'accord avec l'Instructeur, si ce n'est dans la mésure qu'implique l'ordre naturel en fait d' " incompatibilité de caractère" ( ou de nature,). Il n'y a d'incompatibilité de caractère radicale qu'en raison d'une mesure particulière et d'une proportion bien déterminée. C' est pourquoi on nomme cela " alchimie ", parce qu'elle introduit la proportion et la juste mesure.

Lorsque notre individu a constaté ce fait, il s'en félicite car il pense s'être affranchi de l'Instructeur sans avoir dû s'y conformer. Il se croit supérieur à son malheureux compagnon qui lui, s'y conforme docilement. Alors il fait bande à part. Quant à l'imitateur zélé, il reste ferme sur sa position en se conformant scrupuleusement à l'Instructeur, et il prend ainsi l'avantage sur l'indépendant, celui là même qui, ayant remarqué l'entente naturelle ( de son confrère avec l'Instructeur), se garde bien de l'imiter et s'en tient à l'écart dans l'expectative, précisément pour cette raison.

Les deux pèlerins accomplissent les rites religieux et se préparent en vue du mi'râj.

Ensuite, nos deux hommes ou nos deux personnages -- en l’occurrence il peut s'agir de deux femmes, ou l'un des deux peut être une femme --, ces deux-là se mettent donc en route, l'un en tant qu'observateur théorique ( du Maître ), l'autre en tant que son imitateur scrupuleux. Afin de corriger leurs moeurs et de combattre leurs penchants corporels, comme la faim et les servitudes liées à l'activité du corps, les voilà qui se lancent dans les pratiques religieuses telles que la longue station debout et la persévérance durant la prière, le jeûne, le pèlerinage à la Mecque, le guerre sainte, la vie errante. L'un s'en acquitte par l'observance théorique, l'autre en pratiquant ce que lui a prescrit son guide et maître dénommé le " Législateur " (cheikh).
à suivre....

dimanche 17 juin 2012

La création des âmes et leurs prédispositions (Ibn Arabi)

Apprends que du point de vue de son essence, l'âme se trouve prédisposée à recevoir la marque des " investitures Divines ". Certaines âmes ont reçu une prédisposition les qualifiant pour être investies de la walâya exclusivement, rien ne venant s'y ajouter. D'autres ont bénéficié de la prédisposition que l'on vient d'évoquer, prédisposition s'étendant à tous les niveaux de l'investiture divine, ou limitée à quelques-uns. La cause en est que les âmes ont été créées à partir d'une " mine unique ", comme DIEU déclare : " Il vous a créés d'une seule âme " (coran 4,1). Après avoir bien prédisposé la création du corps, Il dit : " Et j'y insufflai de mon Esprit " ( coran 15,29; 38,72). C'est donc par l'effet d'un " Esprit unique " que s'est accompli le " mystère du Pneuma insufflé dans ce en quoi il fut insufflé ", à savoir l'âme. DIEU déclare encore : " En telle forme qu'Il a voulu, Il t'a façonné" (82. 8), désignant (par "forme") les prédispositions des âmes. Il en alla ainsi en vertu de la prédisposition (des âmes) à recevoir l’Impératif Divin.


Schéma des correspondances alchimiques entre l'homme et le minéral.

Or, étant donné que le principe originel de ces âmes individuelles, c'est l'impeccable pureté eu égard à leur " père ", et qu'elles ne peuvent manifester leur essence propre si ce n'est par le truchement de ce corps naturel, il s'ensuit que la nature est le "second père" dont elles sont issues à l'état de mélange. De telle sorte que l'illumination de la souveraine Lumière dégagée de toute manière n’apparaît point à l’intérieur de ces âmes, ni cette ténèbre fatidique qui est la condition de la Nature. Car la Nature s'apparente à la mine, et l'Âme universelle s'apparente aux sphères célestes ayant la puissance d'agir et des mouvements desquelles résulte la mise en action (de la substance) au sein des Eléments. Le corps (métallique) élaboré dans la mine occupe la même position que le corps humain, et la "vertu spécifique" qui constitue l'esprit de ce corps métallique occupe la même position que l'âme individuelle assignée au corps humain : il s'agit du " Pneuma insufflé " (dans le corps humain). De même que les métaux présentent des degrés distincts en raison  des vicissitudes qui leur sont survenues au cours de leur genèse -- bien qu'ils tendent vers le rang de la perfection grâce à quoi leurs essences propres sont rendues manifestes -, de même l'homme a été créée en vue de la Perfection. Or seuls l'écartent de cette Perfection des maux et des maladies qui lui sont survenus, soit à l'origine de son essence, soit par suite des causes accidentelles. Sache bien cela !
source : l'Alchimie du bonheur parfait - Ibn Arabi

mardi 12 juin 2012

Le Khalifa d'Adam et l'investiture des âmes humaines (Ibn Arabi)

Eva de Vitray
Le Khalifa spirituel, but de la perfection

Sache que la perfection recherchée en vue de laquelle l'homme fut créé, c'est le " Khalifa" dont Adam se chargea en vertu de la Sollicitude Divine. C'est une dignité plus haute que la mission prophétique (risâla) impartie aux prophètes-envoyés, étant donné que tout prophète-envoyé n'est point khalife pour autant. En effet, le rang de la mission prophétique, c'est de transmettre ( le Message Divin), exclusivement. Car DIEU Très Haut déclare : " Il n'incombe au prophète que de transmettre" (coran 5- 102). Celui-ci n'a pas à arbitrer les différents (entre les hommes). Il doit promulguer la Loi venant de DIEU, ou ce que DIEU lui fait voir, exclusivement. Si en outre, DIEU le charge d'être juge parmi ceux vers lesquels Il l'envoie, en ce cas il s'agit de l'investiture et de la fonction Khalifale. Il est alors " Prophète-Khalife".
De la fonction Khalifale et de la mission prophétique.
Cependant, tout prophète que DIEU envoie n'est point désigné pour être juge. D'où cette parole Divine : " il n'incombe au prophète que de transmettre". Mais si le glaive lui est donné et qu'il passe à l'action, alors cet Envoyé détient vraiment la perfection et il manifeste la souveraineté des Noms Divins. Il accorde et il interdit, il élève et il abaisse, il donne la vie et fait mourir, il favorise et défavorise. Il manifeste ainsi des noms contraires organiquement liés à la fonction prophétique. Nul doute sur ce point !
Si par ailleurs il se présente comme juge sans détenir de prophétie, c'est un roi et il n'est point Khalife. N'est véritablement Khalife que celui que DIEU " prépose nommément au Khalifa" pour qu'il gouverne ses serviteurs, non pas celui que les hommes ont élu comme tel, lui prêtant serment d'allégeance et lui donnant le pas sur eux-mêmes et à l'encontre d'eux-mêmes. Celui-là seul (que DIEU a préposé au Khalifa) occupe le rang de la perfection.
Les catégories humaines de l'investiture Divine et la voie d'accès à la "Porte de la Prophétie".

Il est loisible aux âmes de s'efforcer d'obtenir le Rang de la perfection, mais il ne leur est point permis d'obtenir la prophétie, car le Khalifa peut s'acquérir, tandis que la prophétie ne peut s'acquérir. Seulement, certains individus ayant envisagé la voie qui y mène d'après la condition extérieure, et ayant remarqué que DIEU autorisait qui le voulait à s'engager dans cette voie, ceux-là s'imaginent que la prophétie est susceptible d'être acquise, en quoi ils se trompent. Sans doute la voie menant jusque-là est-elle accessible. Mais si l'homme concerné parvient jusqu'à la "porte" (de la prophétie), c'est en vertu de ce qu'exprime son investiture spirituelle. Telle est la marque de l' "élection Divine". Or, parmi les hommes, il y en a certains dont l'investiture s'exprime (se caractérise) par la "walâya". Il y en a d'autres dont l'investiture s'exprime par la "nohowwa"". et la "risâla" et le "Khalifa". Enfin, il y en a dont l'investiture s'exprime par le Khalifa seul. Aussi, lorsque l'observateur de cet état de chose constate que de tels hommes n'ont obtenu la confirmation expresse de leur investiture qu'après avoir parcouru la voie menant jusqu'à cette "porte" (de la Prophétie) _ de par les actes, les paroles et les conditions requises _ il s'imagine, bien à tort, qu'une telle investiture était d'ores et déjà acquise pour le serviteur. Grave erreur !
à suivre
extrait de l'Alchimie du bonheur parfait  - Ibn Arabi


mercredi 30 mai 2012

Les Soufis d'Andalousie ( Abû Ya'qûb Yûsuf b. Yakhlaf al-Kûmî)

Ce shaykh avait été un des disciples d'Abû Madyan et avait rencontré beaucoup d'hommes spirituels (rijâl) de ce pays. Il avait vécu en Egypte un certain temps et s'était marié à Alexandrie; Abû Tâhir as-Salafî l'avait voulu pour gendre. On lui offrit un jour d'être gouverneur de Fez, mais il refusa. Il était de ceux qui sont fermes dans la voie. Abû Madyan, qui était le porte-parole et le vivificateur de notre Voie au Maghreb, disait d'Abû Ya'qûb qu'il était comme une ancre sûre pour un navire.
Il était très enclin aux dévotions en privé et faisait toujours l'aumône en secret. Il honorait le pauvre et rabaissait le riche, subvenant en personne aux besoins des indigents. Alors que j'étais sous sa direction spirituelle, il m'instruisit et veilla sur moi d'une excellente manière.
Mon compagnon, Abdallâh Badr al-Hasbashi, le connaissait bien, et le shaykh mourut chez lui. Il avait l'habitude de dire du shaykh qu'il pouvait, s'il voulait, élever en un clin d'oeil le disciple des abîmes les plus profonds au sommet spirituel le plus élevé. Son énergie spirituelle (himmah) était très grande. Il suivait, en grande partie, la voie des Malâmatiyyah. On le rencontrait souvent l'air renfrogné, mais quand il voyait un pauvre, son visage s'illuminait de joie. Je l'ai même vu prendre un pauvre sur ses genoux, et lui-même se conduisait souvent en serviteur envers ses disciples.
Je le vis une fois en rêve; sa poitrine semblait fendue en deux et une lumière semblable à celle du soleil en jaillissait. Il me dit : " Muhammad, apporte ! " et j'apportai deux grands bols blancs qu'il commença à remplir de lait jusqu'au bord. Je buvais au fur et à mesure qu'il les remplissait. En vérité grandes sont les grâces spirituelles que j'ai reçues de lui et d'Abû Muhammad al-Mawrûrî, dont je parlerai plus tard.
Lors de notre première rencontre, la première question qu'il me posa, avec toute sa concentration posée sur moi, fut : " Quelle est la faute de celui qui passe devant quelqu'un qui prie, et dont la gravité est telle qu'il eût préféré rester à sa place pendant quarante ans ? "  Je lui donnai la réponse correcte et il fut satisfait de moi.
Quand je m'asseyais devant lui ou devant d'autres shaykhs, je tremblais comme une feuille au vent, ma voix s'altérait et mes membres se mettaient à trembler. Chaque fois qu'il le remarquait, il me traitait avec bienveillance et cherchait à me mettre à l'aise, ce qui ne faisait qu'accroître la crainte et la vénération qu'il m'inspirait.
Ce shaykh avait beaucoup d'affection pour moi, mais il le cachait en accordant des faveurs aux autres et en affichant une attitude distante à mon égard; il approuvait ce que disaient les autres, mais il me réprimandait aux réunions et aux séances. Il alla si loin dans cette voie que mes compagnons, qui étaient avec moi sous sa direction spirituelle et à son service, commencèrent à avoir une piètre opinion de ma vocation spirituelle. Cependant, DIEU soit loué, de tout le groupe de disciples, je fus le seul à obtenir de véritables résultats, ce que le shaykh confirma lui-même plus tard.
Une autre expérience que j'eus avec ce shaykh est digne d'être rapportée. Tout d'abord, je dois dire qu'à cette époque, je n'avais pas encore lu la Risâlah d' al-Qushayrî, ni aucun autre maître, n'étant point du tout averti que quiconque de notre Voie eût  écrit quoi que ce fût, pas plus que je n'étais familiarisé avec leur terminologie.
Ce jour-là, le shaykh monta sur son cheval et m'ordonna, ainsi qu'à l'un de mes compagnons, de le suivre à Almontaber, une montagne aux environs de Séville. aussi, une fois que la porte de la ville fut ouverte, je me mis en route avec mon compagnon, qui emporta avec lui un exemplaire de la Risâlah d'al-Qushayrî. Nous gravîmes la montagne et, au sommet, nous trouvâmes le shaykh accompagné de son serviteur qui tenait le cheval. Nous entrâmes ensuite dans la mosquée pour accomplir la prière. Quand nous eûmes fini, il s'adossa au mihrâb, me tendit le livre et me dit : "Lis". La crainte révérencielle qu'il m'inspirait était si intense que je ne pus assembler deux mots, et le livre me tomba des mains. Il demanda alors à mon compagnon de le lire; celui-ci prit le livre et commença la lecture d'un passage. Le shaykh expliqua ce qui avait été lu, jusqu'au moment de la prière de l'après-midi. Après la prière, le shaykh suggéra que nous retournions en ville. Il monta sur  son cheval et se mit en route, tandis que je marchais à son côté en me tenant à l'étrier. Sur le chemin, il me parla des vertus et des miracles d'Abû Madyan. Quand à moi, qui ne le quittais pas des yeux, j'étais si absorbé par ce qu'il disait que j'oubliai complètement ce qui m'entourait. Soudain il me regarda et sourit; puis, éperonnant son cheval, il pressa l'allure et je hâtai le pas pour me maintenir à sa hauteur. Finalement il s'arrêta et me dit : " Regarde ce que tu as laissé derrière toi !" En me retournant, je vis que tout le chemin parcouru n'était que ronces qui arrivaient à mi-corps, et que d'ailleurs tout le terrain environnant était couvert de ronces. Il me dit alors de regarder mes pieds et mes vêtements. Je baissai les yeux mais ne remarquai pas la moindre égratignure. "  Ceci est dû à la grâce spirituelle (barakah) attachée à notre conversation sur Abû Madyan, dit-il. Persévère donc sur la Voie, mon fils, et tu réussiras sûrement." Il éperonna son cheval et me laissa derrière lui.
J'appris beaucoup en sa compagnie.
Un trait particulier de ce shaykh était de conseiller à ses jeunes disciples des exercices spirituels qu'il accomplissait avec eux, même s'ils étaient deux ou trois. Cela ne semblait jamais le fatiguer.
Un jour que j'étais assis près de lui après la prière de l'après midi, il s'aperçut que j'étais impatient de partir. Quand il s'enquit de la raison de mon inquiétude, je lui expliquai que j'avais quatre obligations à remplir envers certaines personnes, que je disposais d'un temps limité pour le faire, et que si je restais avec lui, je ne pourrais plus trouver les personnes en question. Il sourit de mon inquiétude et me dit : " Si tu me quittes maintenant, tu ne pourras t'acquitter d'aucune de tes obligations, aussi assieds-toi avec moi et je te parlerai des états spirituels d'Abû Madyan. Quant à tes devoirs, je peux t'assurer qu'ils seront menés à bien. " Je m'assis avec lui et, quant vint l'heure de la prière du coucher du soleil (al-maghrib), il me dit : " Rentre chez toi maintenant et tu verras qu'avant d'avoir accompli ta prière, toutes tes obligations auront été remplies. " Je partis quand le soleil venait de se coucher et rentrai chez moi. Le muezzin fit l'appel à la prière et, par Allâh ! je n'avais pas encore commencé ma prière que mes obligations étaient remplies. Cela venait de ma sincérité dans l'amour que je lui portais.
J'apportais tant de ferveur à rechercher sa compagnie qu'il m'arrivait souvent, la nuit, de désirer sa présence en ma maison pour lui soumettre un problème. A de tels moments, je le voyais devant moi; je lui posais des questions et il me répondait. Le matin, j'allais lui rapporter ce qui s'était passé. La même chose pouvait arriver pendant le jour, si je le désirais.
Les vertus de ce shaykh, ses charismes et ses allusions spirituelles étaient tels qu'il m'est impossible de les énumérer ici.
Il m'instruisit sur la Délivrance (al-wiçâl) et le sens de ces paroles du prophète : " Je suis le chef des enfants d'Adam "; " Adam et ceux qui sont venus après lui sont sous ma bannière "; " La conduite sage (at-tadbir) est la moitié des moyens d'existences "; " Quand Allâh aime Son serviteur, Il le met à l'épreuve "; " Le coeur du Coran est la sourate Yâ-Sîn ". Personne dans notre pays n'en savait plus que lui sur ce sujet et sur d'autres dont je n'ai plus souvenir maintenant. Qu'Allâh soit satisfait de lui !
source : les soufis d'Andalousie ( Ibn Arabi)

mercredi 16 mai 2012

Râbi'â al-'Adawiya : sa vie et sa jeunesse

Râbi'âal-'Adawiya est née à Basra au 8 siècle (2e siècle de l'hégire).
La nuit où Râbi'â vint sur terre, il n'y avait rien dans la maison de son père, qui était très pauvre : pas même une goutte d'huile ni un morceau de tissus pour l'envelopper.
Râbi'â était sa quatrième fille, c'est pourquoi lui fut donné ce nom ( " la quatrième"). " Va demander à notre voisin un peu d'huile, que j'allume la lampe ", dit sa femme. Or, le père avait fait voeu de ne jamais rien demander à personne. Il s'en alla donc, et se contenta de poser la main sur la porte du voisin, puis il revint. " Ils n'ouvrent pas la porte", dit-il. La pauvre femme pleura amèrement. Plein d'angoisse, le père s'endormit, et vit en songe le prophète.
" Ne t'afflige pas, lui dit le prophète, cette petite fille qui vient de naître est une reine d'entre les femmes, qui priera pour soixante-dix mille membres de ma communauté. Va demain chez Isa-e Zadan, le gouverneur de Basra. Ecris sur un bout de papier ce qui suit : " Chaque nuit, tu m'adresses cent bénédictions, et chaque nuit de vendredi, quatre cents.
Hier soir, était vendredi, et tu m'as oublié. En expiation, remets à cet homme quatre cents dinars légitimement acquis."
Se réveillant, le père de Râbi'â fondit en larmes, écrivit ce que le prophète lui avait dicté, et envoya le message au gouverneur par l'entremise d'un chambellan.
" Donnez aux pauvres deux mille dinars en remerciement de ce que le maître se soit souvenu de moi", ordonna le gouverneur lorsqu'il prit connaissance de la missive. " Donnez aussi quatre cents dinars au sheikh, et dites-lui : " Je souhaiterais que tu viennes afin que je puisse te voir. Mais je ne trouve pas convenable qu'un homme comme toi se dérange pour venir chez moi. Je préférerais frotter ma barbe sur ton seuil. Toutefois, je t'en adjure par DIEU, si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-le moi savoir." Le père de Râbi'â prit l'or et acheta tout ce qui lui était nécessaire.
Quand Râbi'â fut un peu plus âgée, son père et sa mère moururent; une famine sévit à Basra, et ses soeurs furent dispersées. Râbi'â s'aventura dehors, et un mauvais homme s'empara d'elle et la vendit pour six dirhams. Son maître la fit travailler durement. Un jour, elle marchait sur la route quand un étranger s'approcha. Râbi'â s'enfuit. En courant, elle tomba de tout son long et se démit la main.
" Seigneur DIEU, s'écria-t-elle en se prosternant face contre terre, je suis étrangère, orpheline de père et mère, prisonnière impuissante, la main brisée. Cependant, je ne m'afflige pas. Tout ce que je désire, c'est Ton bon plaisir, savoir si Tu es ou non satisfait de moi." " Ne pleure pas, lui dit une voix. Demain, tu auras un "degré" tel que les chérubins du ciel t'envieront."
Râbi'â retourna donc chez son maître. Le jour, elle jeûnait et servait DIEU, et la nuit elle se tenait debout en prière jusqu'au jour. Une nuit, son maître se réveilla de son sommeil, et, regardant par la fenêtre de sa chambre, aperçut Râbi'â qui se prosternait en disant : " O Seigneur, Tu sais que le désir de mon coeur est de me conformer à Tes ordres et que la lumière de mes yeux est de Te servir; mais c'est Toi-même qui m'as soumise à une créature." Ainsi priait-elle. Son maître vit une lanterne suspendue sans aucune chaîne au-dessus de la tête de Râbi'â; sa lumière illuminait toute la maison. Voyant cela, il s'effraya, et réfléchit jusqu'à l'aube. Au lever du jour, il appela Râbi'â, lui témoigna de la bienveillance et la libéra. " Permets-moi de partir", lui dit-elle. Il accepta. Et elle alla dans le désert. De là, elle se rendit à un ermitage où elle servit DIEU quelque temps. Puis elle résolut d'accomplir le pèlerinage, et se dirigea vers le désert, attachant le paquet de ses affaires sur un âne. En plein désert, l'âne mourut.


" Laisse-nous porter ton fardeau ", lui dirent les hommes de la caravane. "Continuez votre chemin, dit-elle. Je ne suis pas venue en mettant ma confiance en vous". Les hommes partirent donc, et Râbi'â resta seule. " O mon DIEU, s'écria t-elle, les rois traitent-ils ainsi une femme qui est étrangère et impuissante ? Tu m'as invitée dans Ta maison, puis au milieu du chemin Tu as permis que meure mon âne, me laissant seule dans le désert."
A peine avait-elle fini sa prière, que l'âne bougea et se releva. Râbi'â plaça son ballot sur son dos et poursuivit son chemin. (Le narrateur de cette histoire raconte que quelque temps après il vit ce petit âne que l'on vendait au marché.)
Elle voyagea quelque temps dans le désert puis elle s'arrêta. "O DIEU, cria-t-elle, mon coeur est las. Où est-ce que je vais ? Je suis une motte d'argile, et Ta maison est une pierre ! J'ai besoin de Toi ici." DIEU parla directement en son coeur. "Râbi'â, n'as-tu pas vu comment Moïse a prié pour Me voir ? J'ai envoyé quelques miettes de révélation sur la montagne, et la montagne s'est effondrée. Satisfais-toi ici de Mon Nom !"
Un jour de printemps, elle alla dans sa chambre et baissa la tête en méditation. Sa servante lui dit : " O maîtresse, viens voir dehors les merveilleuses oeuvres de DIEU." " Non, répondit-elle; entre, toi, afin de pouvoir contempler leur Créateur. La contemplation du Créateur m'empêche de contempler ce qu'Il a créé."
On rapporte qu'une fois elle jeûna sept jours et sept nuits, sans jamais dormir, mais en passant chaque nuit en prière. Elle était près de mourir de faim, quand quelqu'un vint apporter un bol de nourriture. Elle alla chercher une lampe, mais en revenant s'aperçut que le chat avait renversé le bol.
" Je vais aller chercher une cruche d'eau pour rompre mon jeûne", se dit-elle. Pendant qu'elle cherchait la cruche, la lampe s'éteignit. Elle essaya de boire dans l'obscurité, mais la cruche lui échappa des mains et se brisa en morceaux. Elle se mit à gémir et à soupirer : " O mon DIEU ! que me fais-Tu, moi qui suis une misérable ?" Elle entendit alors une voix disant : " En vérité, si tu le souhaites, Je t'octroierai la richesse du monde entier, mais Je retirerai ton amour pour Moi de ton coeur, car l'amour céleste et la richesse terrestre ne peuvent cohabiter dans un coeur. O Râbi'â, tu as un désir et J'ai un désir. Moi et ton désir ne peuvent demeurer ensemble dans un seul coeur." Râbi'â dit : " Quand j'entendis cet avertissement, je détachai mon coeur de tout espoir terrestre. Pendant trente années, j'ai prié comme si chaque prière que j'accomplissais était la dernière de toutes, et je suis devenue si éloignée de l'humanité que, de peur que quelqu'un puisse distraire mon esprit de DIEU, je m'écrie à l'aube : " O DIEU ! Rends-moi occupée avec Toi, afin qu'ils ne me rendent pas occupée avec eux."
Un jour, Hassan de Basra, Mâlik ibn Dînar et Shakîk de Balkh vinrent rendre visite à Râbi'â qui était malade. Hassan dit : " Personne n'est sincère dans sa prétention d'aimer DIEU s'il ne supporte avec patience les coups de son Seigneur." Râbi'â dit : " Ceci a un relent d'égoïsme." Shakîk dit à son tour : " Nul n'est sincère dans sa prétention à moins de rendre grâces pour les coups de son Seigneur." Râbi'â dit : " Ceci peut être amélioré." Mâlik ibn Dînâr dit : " Nul n'est sincère dans sa prétention s'il ne se réjouit des coups de son Seigneur." Râbi'â dit : " Ceci doit encore être amélioré." Ils lui dirent : " Parle donc toi." Elle dit : " Personne n'est sincère dans sa prétention à moins d'oublier les coups en contemplant son Seigneur."
'Abdu'l-Wâhid ibn 'Amir raconte que lui et Sufyân Thawrî allèrent prendre des nouvelles de Râbi'â durant sa maladie. " Elle m'inspira une telle vénération, dit-il, que je n'osai prendre la parole, aussi suppliai-je Sufyân de commencer. Sufyân dit à Râbi'â : " Si tu Lui adressais une prière, Il soulagerait ta souffrance." Râbi'â tourna vers lui son visage et dit : " O Sufyân, ne sais-tu pas qui a voulu pour moi cette souffrance ? N'est-ce pas DIEU qui l'a voulu ?" Sufyân répondit : " Oui." " Alors, dit-elle, sachant cela, m'ordonnes-tu de Lui demander quelque chose de contraire à Sa volonté ?
Il n'est pas bien de s'opposer à ce que veut son bien-aimé." Sufyân dit : " Que désire-tu donc, ô Râbi'â ?" Elle répliqua : " Toi qui es de ceux qui sont instruits, pourquoi me poser une telle question ? Par la gloire de DIEU, depuis douze ans je désire manger des dattes fraîches et je n'y ai jamais goûté, bien que, comme tu le sais, les dattes sont bon marché à Basra. Je suis une servante, et que peut faire une servante du désir ? Si je veux et que mon Seigneur ne veuille pas, c'est de l'infidélité. Tu dois vouloir ce qu'Il veut, afin de devenir son serviteur véritable. Si Lui-même te donne quelque chose, c'est une autre histoire."
Râbi'â disait : " Celui qui adore son Seigneur par crainte, ou dans l'espoir d'une récompense, est un mauvais serviteur." " Pourquoi donc, lui demanda-t-on, L'adores-tu ? N'as-tu pas l'espoir du paradis ?" Elle répondit : " N'est-ce pas suffisant que nous soyons autorisés à L'adorer ? Ne devrions-nous pas Lui  obéir, même s'il n'y avait ni paradis ni enfer ? N'est-Il pas digne de notre pure dévotion ?" Et elle avait coutume de dire : " O mon DIEU ! Si je T'adore par crainte de l'enfer, brûle-moi dans l'enfer; et si je T'adore dans l'espoir du paradis, exclus-moi du paradis; mais si je T'adore pour Toi Seul, ne me cache pas Ta beauté impérissable !" Un homme dit à Râbi'â : " J'ai commis de nombreux péchés; si je me repens, DIEU Se tournera-t-Il vers moi ?" Elle répondit : " Non; mais s'Il se tourne vers toi, tu te repentiras."
source: anthologie du soufisme ( Eva de Vitray)