jeudi 26 décembre 2013

René Guénon – Le Roi du Monde. - esprit-universel.overblog.com

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Ayatoul Koursi ou verset du Trône

jeudi 12 décembre 2013

Réponse au questionnaire de Tirmidhî (Futuhat II, 41) Ibn Arabi

Question n° 2: Où sont les demeures des gens de la proximité ?

Réponse: Entre le degré de la confirmation de la vérité (siddiqiyya) et celui de la prophétie légiférante (nubuwwat al-sharâ'i'). Elles n'atteignent donc pas le rang du prophète légiférant dans l'ensemble de la prophétie universelle et n'appartiennent pas non plus aux demeures des véridiques qui suivent les envoyés et confirment leurs dires. Ces demeures sont la station des Rapprochés. Dieu les a rapprochés de Lui soit par élection (ikhtisâs), indépendamment de l'accomplissement des œuvres, tel Celui qui se lèvera à la fin des temps (al-qâ'im fî âkhir al-zamân) et ses semblables; soit par la voie de l'accomplissement des œuvres (ta'ammul), tel al-Khadir et ses semblables. Cette station est une, mais on y parvient d'une manière ou de l'autre et c'est ainsi que l'envoyé se distingue du prophète. Cette station qui les comprend tous est celle des rapprochés et des "esseulés" (afrâd). Dans cette station l'être humain rejoint le Plérôme suprême, et ceux qui doivent en être gratifiés reçoivent l'élection Divine.

La station relève de l'acquisition, bien qu'elle puisse être obtenue par élection, c'est pourquoi on dit de la mission de l'envoyé (risâla) qu'elle est une pure élection. Et cela est exact, car le serviteur ne saurait faire l'acquisition de ce qui provient de Dieu - gloire à Lui. Il peut oeuvrer pour arriver, mais non pour obtenir ce qui émane de Dieu, une fois arrivé. De là jaillit "la science émanant de Dieu" (al-'ilm al-ladunî) dont Dieu a dit à propos de Son serviteur Khadir : " Nous lui avons donné une miséricorde d'auprès de Nous et Nous lui avons enseigné de par-devers Nous  (min ladun-nâ) une science" (Coran 18 : 65), ce qu'il faut comprendre ainsi : Nous lui avons donné par miséricorde une science d'auprès de Nous et Nous l'avons instruit de par-devers Nous. Cette science est l'une des quatre stations, lesquelles sont la science de l'écriture Divine, la science de l'union et de la séparation, la science de la lumière et cette "science émanant de Dieu" (ou par-devers Dieu).

Sache que la demeure des Gens de la proximité relie leur vie à l'au-delà. Aussi ne seront-ils point atteints par le foudroiement (sa'q) qui frappera les esprits (le Jour de la Résurrection) et sont même de ceux que Dieu a exceptés dans Sa parole : " Il sera soufflé dans la trompette et ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont dans la terre tomberont foudroyés, sauf ceux que Dieu a voulus" (Coran 39: 68).

Cette demeure est la plus intime et la plus haute auprès de Dieu. Ceux qui s'y tiennent se répartissent selon trois plans hiérarchiques (tabaqât). Les uns l'obtiennent pleinement; ce sont les envoyés - que sur eux descendent las grâces de Dieu - chacun selon son degré s'élève en mérite sur les autres (cf. Coran 2 : 251). Les autres se trouvent au deuxième rang; ce sont les prophètes - que sur eux soit la grâce Divine - qui n'ont pas été envoyés (pour prêcher aux hommes), mais ont adoré Dieu selon une loi restreinte à eux-mêmes. Pour ceux qui les suivent, il en est ainsi, ceux qui ne les suivent pas ne sont pas en faute, car Dieu n'a imposé à personne de les suivre. Ils s'élèvent également les uns sur les autres en degré et en mérite. Les troisièmes enfin représentent le degré de la prophétie "libre" (mutlaqa); dans la révélation qu'ils reçoivent aucun ange n'intervient. En deçà de ces trois plans hiérarchiques se tiennent les confirmateurs de la vérité qui suivent les envoyés, puis en deçà encore les confirmateurs qui suivent les prophètes sans qu'ils y soient astreints, enfin viennent ceux qui suivent les tenants du troisième rang appelés aussi "les Rapprochés". A chaque plan correspond une connaissance gustative (dawq) propre, inconnue des autres. Pour cette raison al-Khadir dit à Moïse - sur lui la paix : " Et comment supporterais-tu ce que n'embrasse pas ton expérience ?" (Coran 18: 68) : or l'expérience (khubr) signifie la connaissance gustative, qui est une science conférée par l'état ('ilm hâl). Al-Khadir dit à Moïse : " Je détiens une science que Dieu m'a enseigné et que toi, tu ne connais pas; tu détiens une science que Dieu t'a enseignée et que moi, je ne connais pas." (1)

source: Les illuminations de la Mecque (Al-Futûhât al-Makkiyyâ) Ibn'Arabi.



1- Cette phrase est extraite d'un long hadîth transmis par Ibn 'Abbâs où est commenté l'histoire de Moïse et d'al-Khadir, cf. Bukhâri, Sahîh, bad, al-khalq, IV, 187-190 et tafsîr, sourate 18, VI, 110-117.

jeudi 7 novembre 2013

Voyage vers le Maître de la Puissance ou Explication de la retraite absolue 2 - Ibn'Arabi

Et si tu ne t'arrêtes pas, Il te révèle le monde de la dignité, de la sérénité et de la fermeté; la ruse (makr), les énigmes et les secrets, et d'autres choses de ce genre. Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révèle le monde de la confusion, de l'impuissance, de l'incapacité et les trésors du labeur; et cela est le ciel suprême (1).

Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révélera les Jardins : les degrés des marches qui montent jusqu'à eux, la manière dont ils se joignent, et dont ils se comparent l'un à l'autre par les plaisirs qu'ils offrent. Et tu es arrêté sur le chemin étroit et emporté au bord de l'Enfer, et d'en haut tu regardes les marches qui y descendent, la manière dont elles se joignent, et dont elles se comparent l'une à l'autre par leur dureté. Il te révèle les œuvres qui correspondent à ces deux lieux. Et si tu ne t'arrêtes pas, Il te révèle l'un des sanctuaires où les esprits s'absorbent dans la Vision Divine. En elle ils sont enivrés et égarés. Le pouvoir de l'extase les a conquis, et leur état te fait signe.

Et si tu ne t'arrêtes pas à ce signe, une lumière se révèle, dans laquelle tu ne vois rien d'autre que ton propre reflet. Dans cette lumière tu es saisi d'un extrême ravissement et des transports de l'amour, en elle tu trouves une félicité Divine qui t'était jusqu'alors inconnue. Tout ce que tu as vu précédemment t'apparaît petit, et tu te balances comme une lampe (2).


Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révèle la forme originelle des fils d'Adam. Et les voiles se soulèvent. Et les voiles descendent (3). Et ils lancent une louange particulière que tu reconnais en l'entendant, et tu ne succombes pas (4). Tu vois ta forme au milieu d'eux, et c'est elle qui te permet d'identifier le moment où tu te trouves.

Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révèle le Trône de miséricorde (sarir al-rahmaniyya). Tout s'y trouve. Si tu le considères tu y trouveras la totalité de ce que tu connaissais, et plus encore : il ne reste aucun monde, aucune essence, que tu n'y reconnaisses. Cherche-toi : si cela  convient, tu trouveras ta destination, le lieu où tu te trouves et la limite de ton degré, et le Divin Nom de ton Seigneur et où résident ta part de gnose et de sainteté - la forme de ton unicité.

Et si tu ne t'arrêtes pas, Il te révèle la Plume, le premier Intellect, le maître et l'enseignant de toute chose. Tu examines sont tracé et connais le message qu'elle porte et témoignes de son inversion, de la réception et de la particularisation des vastes [connaissances] qui découlent de l'ange al-Nuni (5).

Et si tu ne t'arrêtes pas, Il  révèle celui qui fait se mouvoir cette Plume, la main droite de la vérité (6).

Et si tu ne t'arrêtes pas, tu es déraciné (7), puis retiré (8), puis effacé, puis écrasé (9), puis oblitéré.

Quand les effets du déracinement et de ce qui le suit sont achevés, tu es affirmé (10), puis rendu présent, puis rendu capable de demeurer, puis réuni, puis assigné. Et les robes d'honneur que [ton degré] requiert te sont conférées, et elles sont nombreuses.

Puis tu reprends ton chemin et examines tout ce que tu as vu sous des formes différentes jusqu'à ton retour au monde de tes sens terrestres et limités. Ou [tu te tiens solidement] là où tu as été absent; et la destination du chercheur dépend de la route qu'il suit.

Parmi [ceux qui terminent ce voyage] se trouvent ceux à qui a été confiée Sa Parole, et parmi eux se trouvent ceux à qui Sa Parole n'a pas été confiée. Et tous ceux à qui une Parole a été confiée, qu'elle qu' Elle soit, deviennent héritiers du prophète de ce langage*. C'est ce que veulent dire les gens de cette voie lorsqu'ils disent que tel homme est Moïse ou Abraham ou Enoch. Parmi eux se trouve quelqu'un à qui l'on a confié deux, trois ou quatre Paroles, ou même plus. Celui qui a été rendu parfait se voit confier la totalité des Paroles, et il procède particulièrement de Mohammed.

Alors qu'il est à sa destination, aussi longtemps qu'il n'entreprend pas le retour, le chercheur est appelé "celui qui s'arrête" (waqif). Ceux qui s'arrêtent incluent ceux qui sont absorbés par cet état, comme par exemple Abu-'Iqal et d'autres. En lui [Dieu] les prend et en lui ils sont ressuscités (11). La classification waqif inclut également ceux qui sont renvoyés (mardudun). Ceux-là sont plus parfaits que ceux qui sont absorbés (mustahlikun). Si [un chercheur] se trouve absorbé dans une position supérieure à celle d'où revient [un autre chercheur], alors on ne dit pas que celui qui revient est supérieur. La condition qui permet d'établir une comparaison est la ressemblance mutuelle entre eux deux. Si cette condition existe, celui qui revient vit, après être descendu de la position de celui qui a été absorbé, de telle sorte qu'il atteint le degré de celui-là même, et le surpasse en approchant, le surpasse en descendant, et la surpasse dans le développement et la réception du savoir.

En ce qui concerne ceux qui reviennent, on distingue parmi eux deux types d'hommes.
Il y' a celui qui retourne à lui-même seul; il est celui qui descend, dont nous avons parlé. Ce type d'homme est le gnostique, 'arif, parmi nous. Il revient vers le perfectionnement de soi par une autre route que celle qu'il avait prise. Parmi eux se trouve aussi celui qui est renvoyé à la Création avec le langage du chef et du guide. Il a hérité son savoir, il est L' 'alim.

Les convocateurs  et les héritiers ne sont pas tous en la même position, mais la position de leur convocation les réunit, et certains surpassent les autres en degré. Comme l'a dit : Dieu le Très-Haut : " Nous avons fait en sorte que certains de ces messagers excellent plus que les autres" (Coran 2: 253). Au nombre des héritiers se trouvent des convocateurs qui expriment la Parole de Moïse, de Jésus, de Sem, de Noé, d'Isaac, d'Ismaël, d'Adam, d'Enoch, d'Abraham, de Joseph et d'Aaron, et d'autres encore; ce sont les soufis. Ils sont les adeptes des états, comparés aux maîtres que nous comptons parmi nous (12). Parmi [les héritiers] on trouve aussi des convocateurs qui expriment la Parole de Mohammed (que la paix et la bénédiction soient sur lui); ce sont les Malamiyya, les adeptes de la permanence et de la réalité.

Et quand ils convoquent la Création devant Dieu le Très-Haut, parmi eux se trouve celui qui les appelle de la porte de fana' dans la réalité de la servitude, ('ubudiyya) (13). [Il est fait allusion à ce fana'] lorsqu'Il dit (puisse-t-Il être exalté) : " Je t'ai créé auparavant quand tu n'étais rien" (Coran 19: 9). Et parmi eux se trouve celui qui appelle de la porte de l'attention à la servitude, qui est humilité et indigence, et que l'étape de servitude requiert. Et parmi eux se trouve celui qui appelle de la porte de l'attention à la nature miséricordieuse; et celui qui appelle de la porte de l'attention à la nature conquérante; et celui qui appelle de la porte de l'attention à la nature Divine, qui est la quatrième porte et la plus sublime (14).

Sache que la prophétie et la sainteté participent à trois choses : une, à la connaissance sans savoir acquis; deux, à l'action faite par l'himma, l'intention du cœur, en ce qu'on a coutume de croire seulement réalisable par le corps, ou qui est même irréalisable par le corps; trois, à la vision du monde des images dans le monde sensoriel. Les deux diffèrent uniquement dans le mode par lequel elles s'adressent aux gens, car le discours du saint est autre que le discours du prophète (15).

Ne suppose pas que l'ascension du saint est égale à l'ascension du prophète. Il n'en est rien, parce que l'ascension requiert des actions particulières. Si les saints et les prophètes prenaient part aux mêmes affaires en vertu d'une ascension identique, les saints seraient identiques aux prophètes, ce qui n'est pas notre cas (16). Bien que les deux classes aient un point commun - les étapes de la prise de conscience Divine - l'ascension des prophètes se fait par la lumière fondamentale elle-même, tandis que l'ascension des saints se fait par ce que cette lumière accorde providentiellement (17).
Quoique, par exemple, ils [un saint et un prophète] puissent tous deux se trouver à l'étape de la Confiance, cette étape ne présenterait pas le même aspect dans les deux cas. La supériorité ne se trouve pas dans la prise de confiance, mais dans l'aspect qu'elle revêt. Les aspects de la confiance dépendent de ceux qui exercent cette confiance, et le cas reste le même dans chaque état et dans chaque étape de fana' et de baga', l'union et la séparation, l'harmonie et la discorde, et ainsi de suite.

Et sache que chaque saint de Dieu le Très-Haut reçoit ce qu'il reçoit par la médiation spirituelle du prophète dont il suit la Voie sacrée, et c'est en cette étape qu'il se livre à la contemplation. Et il y a ceux qui le savent, et ceux qui l'ignorent et disent : " Dieu m'a dit"; mais ce n'est rien d'autre que la nature spirituelle [de leur prophète]. Et il y a des secrets propres à Sa subtilité mais ces pages, qui ne visent qu'à fournir une introduction, sont trop brèves pour en traiter.

Parmi les saints de la communauté de Mohammed - le Rassembleur des états des prophètes, la paix et la bénédiction soient sur lui - il peut se trouver un héritier de l'état de Moïse, mais il tient son héritage de la lumière de Mohammed, non de la lumière de Moïse.
Son état procède de Mohammed, tout comme l'état de Moïse procédait de Mohammed. Parfois un saint, à l'approche de la mort, semble prêter attention à Moïse ou à Jésus. Les gens ordinaires et ceux qui ne détiennent pas la connaissance imaginent qu'il est devenu juif ou chrétien, puisqu'il mentionne ces prophètes au moment de mourir, mais [en fait cette allusion] découle de la prise de conscience puissante qui caractérise cette étape. Toutefois le qutb appartient directement au cœur de Mohammed. Et nous avons rencontré des hommes appartenant au cœur de Jésus - parmi lesquels compte le premier cheikh que tu as rencontré - et des hommes appartenant au cœur de Moïse, et d'autres appartenant au cœur d'Abraham, et d'autres [ayant des appartenances similaires]. Et cela demeurera un secret pour tous sauf pour nos amis.

Sache que Mohammed (la paix et la bénédiction soient avec lui) est celui qui a donné à tous les prophètes et les messagers  la position qu'ils occupent dans le Monde des Esprits, jusqu'à ce qu'il soit envoyé dans le corps (18). Nous l'avons suivi, [héritant ainsi sa conduite directe dans le monde temporel]. Les prophètes qui en ont porté témoignage, ou qui descendent après lui (19), se joignent à nous, et les saints des prophètes qui ont précédé [sa naissance physique] reçoivent également [leur héritage spirituel] de Mohammed. Ainsi les saints de Mohammed partagent avec les prophètes une transmission directe qui vient de lui. A cause de cela il est dit dans le hadith : " Ceux de cette communauté qui ont la connaissance sont comme les prophètes d'Israël."
Et Dieu le Très-Haut a dit à notre propos "... afin que vous soyez  les témoins du peuple" (Coran 22: 78); et Il a dit, au sujet des Messagers: " Et en ce jour nous susciterons dans chaque communauté un témoin qui se lèvera d'entre eux et contre eux" (Coran 16: 89).
Aussi sommes-nous, les prophètes et nous, les témoins de leurs successeurs. Aussi, dans la retraite, consacre l'himma à l'héritage entier de Mohammed.

Sache que le sage véritable, longanime et parfait, est celui qui traite chaque condition et chaque moment de la manière appropriée, et ne les mêle pas. C'est l'état de Mohammed (que la paix et la bénédiction soient avec lui) car il se trouvait à deux portées de flèches ou moins de son Seigneur; et alors il s'éveilla parmi ses gens et en parla à ceux qui étaient présents; les polythéistes ne le crurent pas, car il ne portait aucune trace [de son ascension], et son apparence était la  même que la leur. Ce fut impossible même pour Moïse qui, quand la marque de la [Révélation Divine] lui apparut, se voila la face.

Tout chercheur connaîtra inévitablement l'impact des états, et la fusion des mondes entre eux, mais le développement, à partir de cette étape, vers l'étape de la sagesse Divine apparaissant dans les principes extérieurs habituels est pour lui une obligation. La transcendance de l'ordre habituel deviendra son secret, si bien que les événements qui dépassent l'ordinaire l'accompagneront naturellement. Il ne cessera de dire à chaque souffle : " Seigneur, accrois mon savoir pendant que la sphère céleste se meut grâce à Ton souffle," (20) et doit s'efforcer de faire en sorte que ce moment soit Son souffle. Lorsque l'influence du Moment se manifeste, il la recevra. Qu'il se garde de s'éprendre de [l'influence du Moment], mais qu'il s'en  souvienne, car cela lui sera nécessaire s'il instruit. La plupart des cheikhs se voient retirer le rôle de professeur parce qu'ils ont simplement négligé de se souvenir de ce que nous avons mentionné, et qu'ils s'en abstiennent totalement.

Le Moment (21) s'allonge et se rétrécit selon la présence de celui qui y prend part. Il y a ceux dont le Moment est une heure, un jour, une semaine, un mois ou une année, ou à qui cela n'arrive qu'une fois en toute une vie. Et, [inclus] dans l'humanité, se trouve celui qui ne connaît aucun Moment. Car celui qui tourne son attention vers les souffles tient les heures en son pouvoir, et tout ce qui est au-delà; et celui dont le Moment est la présence des heures perd la notion des souffles; et celui dont le Moment est les jours perd les heures; et celui dont le Moment est les semaines perd les jours; et celui dont le Moment est les années perd les mois; et celui dont le Moment est l'existence perd les années; et quiconque n'a pas de Moment n'a pas d'existence et perd sa vie après la mort. Il ne prolonge pas son himma animale. Et l'élévation personnelle indique l'étroitesse du Moment et la petitesse du savoir.

Celui qui n' a pas de Moment en  est privé seulement pendant la durée de sa maladie, aussi longtemps qu'il est gouverné par sa nature animale. Car il est impossible à la porte du monde invisible et à ses secrets de rester ouverts alors que le cœur les désire ardemment (22). En ce qui concerne la porte de la connaissance contemplative de Dieu, elle ne s'ouvre pas tant que le cœur se tourne vers quoi que ce soit qui appartienne au monde, visible ou invisible.

Et sache à propos de ces choses [qui nous sont] confiées [par Dieu - les devoirs de la Loi sacrée]: si une personne les recherche et les met à exécution, sans viser (himma) à aucune entreprise supérieure, sinon [dans l'espoir d'atteindre] le Paradis - elle est le fidèle, le compagnon de l'eau et la niche de prière. En revanche, si son intention est liée à ce qui est au-delà de l'adoration sans qu'elle y soit préparée, rien ne lui sera révélé et son intention ne lui profitera pas. Au contraire, une semblable personne ressemble à un malade. Ses forces et ses possibilités sont complètement anéanties, et avec elles la volonté, himma, et la capacité d'agir sont sérieusement endommagées. Comment pourrait-elle raisonnablement attendre ce que recherche son himma ? La préparation à la perfection, par l'himma et bien d'autres choses encore, est nécessaire (23).

Et s'il atteint l'essence de la réalité, et que son intention est dissoute - et la réalisation de ce qui se trouve au-delà n'a pas de limite - celui qui est parvenu au but dit : " Cela ne convient qu'ainsi, et ce seulement dans l'intérêt de l'étonnement que suscite le lever des voiles." Car par la connaissance qui émane de la contemplation il vient à se tourner vers ce qui est au-delà de chaque apparence : la Vérité au-delà des apparences. Car Celui qui est apparent, bien qu'Il ne soit qu'un dans Son essence, est infini dans Ses aspects. Ils sont Sa trace en nous (24).

Et pourtant celui qui sait connaît une soif éternelle, le désir et le respect s'attachent à lui à jamais. Et pour que cela se reproduise que les ouvriers œuvres, et pour que cela se reproduise que les prétendants s'affrontent.

Et la bénédiction de Dieu soit avec notre Maître Mohammed, et sur sa famille et ses compagnons; et la paix. Et loué soit Dieu, Seigneur des Mondes.

source: Voyage vers le Maître de la Puissance (Ibn'Arabi)


jeudi 3 octobre 2013

Voyage vers le Maître de la Puissance ou Explication de la retraite absolue 1 (Ibn'Arabi)

Au Nom de Dieu Très Bon, Très Miséricordieux 


Gloire soit rendue à Dieu, Dispensateur et Créateur de la Raison, Ordonnateur et Instituteur de la Transmission. A Lui sont la grâce et la puissance; de Lui émanent le pouvoir et la force. Il n' y a pas d'autre dieu que LUI, Seigneur du Trône gigantesque. Et que la paix et la bénédiction de Dieu soient avec celui en qui sont établis les signes de la conduite, celui qu'Il a envoyé avec la lumière par laquelle Il guide - et égare - celui qu'Il désire; et qu'elles soient avec sa noble famille et ses compagnons purs, jusqu'au Jour du Jugement.

Je répondrai à ta question, O noble ami et intime compagnon, au sujet du Voyage vers le Maître de la Puissance (qu'Il soit exalté) et de l'arrivée en Sa présence, et du retour, grâce à Lui, vers Sa création, sans séparation. Certes il n'est rien d'autre dans l'existence que DIEU le Très-Haut, ses attributs et ses actions. Tout est Lui, de Lui et pour Lui. S'il venait à être voilé et séparé du monde l'espace d'un battement de paupière, le monde s'évanouirait en un clin d’œil; il ne reste que parce qu'Il le préserve et le garde. Toutefois, Son apparition dans Sa lumière est si intense qu'elle subjugue nos perceptions, si bien que Sa manifestation, nous l'appelons un voile.

Je décrirai d'abord (qu'Allâh t'accorde le succès) la nature du voyage qui emporte vers Lui, puis la procédure lorsqu'on arrive et qu'on se tient devant Lui, et ce qu'Il dit alors qu'on prend place sur le tapis de Sa vision. Puis la nature du retour vers la présence (hadra) de Ses actions : avec Lui vers Lui. Et je décrirai l'annihilation en Lui, qui est un état qui précède l'état de retour (1).


Sache, O noble frère, que bien que les chemins soient nombreux, un seul est le chemin de la vérité. Ceux qui recherchent ce chemin diffèrent les uns des autres. Aussi bien qu'il n' y ait qu'un seul chemin conduisant à la vérité, l'aspect qu'il présente varie suivant les diverses conditions de ceux qui le cherchent; avec l'équilibre ou le déséquilibre de leur constitution, la persistance ou l'absence de leur motivation, la force ou la faiblesse de leur nature spirituelle, la rectitude ou la déviation de leur aspiration, la santé ou l'indisposition de leur relation à l'égard du but. Certains possèdent toutes les caractéristiques favorables, tandis que d'autres n'en possèdent que quelques-unes. Ainsi nous voyons que la constitution, par exemple, peut être une entrave pour l'un, alors que sa lutte spirituelle est noble et bonne. Et ce principe s'applique en tous les cas.

Je dois avant tout t'expliquer ce que sont les matrices des Royaumes, et ce qu'impliquent ici ces Royaumes. Royaumes (mawatin) est le terme qui désigne les couches inférieures du moment durant lequel les choses viennent à exister et où l'expérience se produit véritablement. Il est indispensable que tu saches ce que la vérité attend de toi dans chaque Royaume, afin que tu t'y rendes sans hésitation ni résistance (2).

Les Royaumes, quoique nombreux, dérivent tous de six Royaumes principaux. Le premier Royaume est l'existence avant l'existence, lors de laquelle on nous a posé la question : " Ne suis-Je pas ton Seigneur ?" Notre existence physique nous a fait quitter ce Royaume. Le deuxième Royaume est le monde où nous sommes à présent. Le troisième est l'Intervalle que nous traversons après la petite et la grande mort. Le quatrième Royaume est la Résurrection sur la terre qui s'éveille et le retour à la condition originelle. Le cinquième Royaume est le Jardin et le Feu. Le sixième Royaume est la Dune de sable en dehors du Jardin. Et dans chacun de ces Royaumes il se trouve des endroits qui sont des Royaumes à l’intérieur des Royaumes, et les appréhender tous dépasse le pouvoir humain (3).

Dans notre situation nous n'avons besoin que de l'explication du Royaume de ce monde, qui est le lieu de la responsabilité, de l'épreuve et du travail.

Sache que depuis que DIEU a créé les êtres humains et les a faits surgir du néant, ils n'ont cessé d'être des voyageurs. Ils n'ont aucun endroit où se reposer de leur voyage si ce n'est le Jardin ou le Feu, et chaque Jardin et chaque Feu est à la mesure de la personne.
Tout être rationnel doit savoir que le voyage se fonde sur le labeur et les difficultés de la vie, sur l'affliction et l'épreuve, et l'acceptation de dangers et de peurs terrifiants. Il est impossible pour le voyageur de trouver dans son voyage un confort, une sécurité ou un bonheur intacts. Car les eaux ont des saveurs différentes et le temps varie, et le caractère des gens en chaque lieu où l'on s'arrête diffère de leur caractère à l'étape suivante. Le voyageur doit apprendre de chaque situation ce qui est utile.
Il est le compagnon de tous l'espace d'une nuit ou bien d'une heure, puis il s'en va. Comment quelqu'un se trouvant dans cette situation pourrait-il s'attendre à la facilité ?

Nous n'avons pas précisé cela pour répondre à ceux qui s'attachent au confort dans ce monde, qui luttent pour le gagner et consacrent leurs forces à amasser les cailloux de ce monde. Nous ne nous soucions pas de ceux qui s'engagent dans cette activité méprisable, d'eux nous détournons notre attention. Mais nous l'offrons en conseil à quiconque désire hâter la félicité de la contemplation et la connaître ailleurs que dans le Royaume qui lui est propre, et hâter l'état de fana, l'annihilation, pour le connaître ailleurs que dans le lieu qui est le sien, et à quiconque aspire à se fondre dans le Réel au moyen de l'oblitération des mondes (4).



Les maîtres parmi nous méprisent cette [ambition] car elle fait perdre du temps et faillir à son rang [véritable], et associe le Royaume à ce qui ne lui convient pas (5). Car le monde est la prison du roi, non sa demeure; et quiconque cherche le roi dans sa prison, sans la quitter entièrement, viole la loi de la juste conduite (adab), et quelque chose d'essentiel lui échappe. Car le temps du fana dans la vérité est le temps du renoncement à une station plus haute que celle qui est atteinte.

La  révélation correspond à l'étendue et à la forme de la connaissance. La connaissance de Lui, que grâce à Lui tu obtiens au moment de ta lutte et de ton entraînement, tu en prendras conscience dans la contemplation ultérieurement. Mais ce que tu contempleras de Lui aura la forme de la connaissance que tu auras acquises auparavant. Tu n'avances en rien sinon par le transfert du savoir ('ilm) à la vision ('ayn); et la forme est une.

[Dans la contemplation] tu obtiens ce que tu dois avoir laissé dans son Royaume propre, et qui est la Maison de l'Autre Monde dans lequel le labeur n'existe pas. Il vaudrait donc mieux pour toi que, au moment de ta contemplation, tu te trouves engagé extérieurement à travailler, et en même temps, intérieurement, à recevoir la connaissance de Dieu. Tu accroîtrais alors la vertu et la beauté de ta nature spirituelle, qui cherche son Seigneur dans la connaissance reçue de Lui par les œuvres et la piété, de même que celles de ta nature personnelle, qui cherche son paradis. Car la nature humaine subtile est ressuscitée sous la forme de la connaissance, et les corps sont ressuscités sous la forme de leurs œuvres, soit en beauté soit en laideur.

Il en est ainsi jusqu'à ton dernier souffle, où tu es séparé du monde d'obligation et du Royaume des chemins ascendants et du développement progressif. Et ce n'est qu'alors que tu récolteras le fruit de ce que tu as semé.

Si tu as compris tout cela, alors sache (que Dieu nous accorde le succès à tous deux) que si tu désires entrer dans la présence de la Vérité et recevoir de Lui sans intermédiaire, et si tu désires être intime avec Lui, cela ne se pourra pas tant que ton cœur reconnaîtra toute suprématie autre que la Sienne. Car tu appartiens à ce qui exerce sur toi son autorité. De cela il n' y a aucun doute. Et l'isolement deviendra pour toi inévitable, ainsi qu'il te faudra préférer la retraite (khalwa) (6) aux associations humaines, car l'étendue de la distance qui te sépare de la création est l'étendue de la distance qui te rapproche de Dieu - extérieurement et intérieurement.

Ton premier devoir est de chercher la connaissance qui règle tes ablutions et tes prières, ton jeûne et ta révérence. Tu n'es pas obligé de chercher plus loin. C'est la première porte du voyage; puis vient le travail; puis la vigilance morale; puis l'ascétisme; puis la confiance. Et dans le premier des états de la confiance, tu rencontreras quatre miracles. Ce sont les signes et les preuves que tu es parvenu au premier degré de la confiance. Ces signes consistent à traverser la terre, marcher sur l'eau, traverser les airs, et être nourri par l'univers. Et c'est la réalité sur laquelle ouvre cette porte. Après cela, les stations, les états, les miracles et les révélations te viennent continuellement jusqu'à la mort.

Et pour l'amour de Dieu, n'entreprends pas la retraite avant de savoir à quelle étape tu te trouves, et de connaître ta force en ce qui concerne le pouvoir de l'imagination. Car si ton imagination te gouverne, aucune voie ne peut te mener à la retraite, à moins que tu ne te laisses guider par la main du cheikh qui sait peser la part des choses et rester en éveil. Si tu domines ton imagination, alors entreprends la retraite sans crainte.

La discipline est nécessaire avant toute retraite. La discipline spirituelle (riyada) suppose l'entraînement du caractère, l'abandon de l'insouciance et l'endurance dans l'humiliation. Car si une personne commence avant d'avoir acquis la discipline, elle ne deviendra jamais un homme, sauf en de rares exceptions.
Un derviche 

Lorsque tu renonces au monde, garde-toi de ceux qui viennent te voir et t'approcher, car celui qui s'éloigne du monde ne lui ouvre pas sa porte. Certes, l'objet de l'isolement est de s'éloigner des gens et de leur société, et l'objet de cet éloignement n'est pas d'abandonner leur compagnie physique, mais plutôt de ne laisser ni ton cœur ni ton oreille être le réceptacle des paroles vaines qu'ils t'apportent. Ton cœur ne se délivrera pas des divagations du monde, sinon en s'éloignant. Et quiconque se "retire" en sa maison et ouvre sa porte à ceux qui lui rendent visite cherche le pouvoir et l'estime, chassé de la porte de Dieu le Très-Haut; et pour quelqu'un comme celui-ci, la destruction est plus proche que le lacet de sa chaussure. Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de Dieu, protège-toi de la fausseté de l'égo à cette étape, car la plupart sont détruits à cause d'elle. Aussi ferme la porte au monde; et ainsi la porte de ta demeure se trouvera entre toi et tes gens.

Et consacre-toi au dhikr, à la remémoration de Dieu, quelle que soit la sorte de dhikr que tu choisis. La plus haute est le Nom le plus grand; c'est lorsque tu dis " Allâh, Allâh," et rien d'autre que " Allâh".

Protège-toi d'une imagination corrompue qui te distrait de ta concentration. Aie le souci de ton alimentation. Il vaut mieux que ta nourriture soit nourrissante mais dépourvue de graisse animale (7). Méfie-toi de la satiété et d'une faim excessive. Préserve l'équilibre de ta constitution, car une sécheresse excessive mène à une imagination corrompue et à de longues divagations.

S'il doit y avoir une une influence qui altère la constitution (8) - et qui soit désirable - distingue entre les influences spirituelles angélique et démoniaque en observant ce qui est en toi lorsqu'elles cessent. C'est à dire, si l'influence est angélique, elle est suivie du bien-être et de la félicité. Tu n'auras conscience d'aucune douleur; tu ne subiras aucune altération de la forme (9); et l'influence laissera derrière elle la connaissance. Mais si elle est démoniaque, elle aura pour effet la désorientation physique, la douleur et le désarroi, la confusion et la bassesse; et elle laisse derrière elle l'égarement.
Protège-toi, et ne cesse pas de répéter le dhikr dans ton cœur  jusqu'à ce que DIEU en chasse l'influence démoniaque (10). Voilà ce que requiert la situation.

Veille à bien formuler ton intention. Tu dois convenir en entreprenant ta retraite qu'il n'existe rien de comparable à DIEU. Et à chaque forme qui t'apparaîtra dans ta retraite et qui dira " Je suis Dieu" réponds : " Dieu est autrement plus grand que cela ! Tu es grâce à Dieu." Souviens-toi de la forme de ce que tu as vu. Puis détourne-s-en ton attention et consacre-toi continuellement à ton dhikr.

Cela est un engagement. Le deuxième est que tu ne chercheras de Lui, lors de ta retraite, rien d'autre que Lui, et que tu n'attacheras ton himma, la force d'intention de ton cœur, à rien d'autre que Lui. Et si tout ce que contient l'univers était déployé devant toi, reçois-le gracieusement - mais ne t'arrête pas là. Persiste dans ta quête, car Il te met à l'épreuve. Si tu demeures avec ce qui t'est offert, Il t'échappera. Mais si tu parviens à Lui, rien ne t'échappera.

Si tu sais cela, sache que Dieu te met à l'épreuve par ce qu'Il étale devant toi. Il te révèle en premier son pouvoir sur l'ordre matériel, comme j'en discuterai plus loin.
C'est le dévoilement du monde sensoriel qui t'était caché, afin que les murs et les ombres ne voilent pas pour toi ce que les gens font dans leurs maisons. toutefois, si Dieu t'a informé d'un secret concernant quelqu'un, tu as l'obligation de le préserver et d'empêcher sa divulgation. Car si tu devais le divulguer et dire : " Celui-ci est un fornicateur et celui-ci un ivrogne et celui-ci un meurtrier et celui-là un voleur", tu serais toi-même le plus grand pécheur et Satan serait véritablement entré en toi. Agis donc en accord avec le Divin Nom al-Sattar, Celui qui pose le voile. Et si cette personne venait à te trouver, avertis-la en privé à propos de ses actions et conseille-lui de s'humilier devant Dieu et de ne pas transgresser les limites Divines. Détourne-toi le plus possible de ce type de perception et consacre-toi au dhikr.



Nous expliquerons [comment on voit] la différence entre la perception sensorielle et la perception imaginale subtile. C'est à dire que si, quant tu vois la forme d'une personne ou une action créée, tu fermes les yeux et que la perception reste en toi, elle vient de ton imagination; mais si elle t'est dissimulée, c'est que la conscience que tu en as est liée au lieu où tu l'as vue. S'il s'agit d'une perception du second type, en t'en détournant et en te consacrant au dhikr, tu passeras du niveau sensoriel au niveau imaginal.

C'est là que descendent  en toi des idées abstraites intelligibles sous des formes sensorielles. Cette descente est difficile, du fait que personne ne sait ce que ces formes signifient sauf un prophète, ou celui que Dieu a choisi parmi les justes. Aussi ne te soucie pas de cela. Si l'on t'offre à boire, choisis de l'eau. S'il n' y a pas d'eau dans ce qu'on t'offre, choisis du lait. Et si les deux te sont présentés, mélange l'eau et le lait. Cela s'applique également au miel : bois-le. Méfie-toi du vin à moins qu'il ne soit coupé d'eau de pluie. Abstiens-toi de le boire autrement, même s'il est coupé de l'eau des rivières ou des sources (11). Consacre-toi au dhikr jusqu'à ce que le monde de l'imagination soit soulevé et que le monde  des significations abstraites libres de toute matière te soit révélé.

Consacre-toi au dhikr, à la remémoration, jusqu'à ce que Celui dont tu te souviens se manifeste à toi et que le fait de l'appeler à ta mémoire s’efface dans le souvenir véritable. Cependant, cet effacement [du dhikr] est l'essence non seulement de la contemplation mais aussi du sommeil. La façon de les distinguer est que la contemplation laisse ses preuves et est suivie de la félicité, alors que le sommeil ne laisse rien et est suivi, à l'éveil,  du remords et de l'imploration.

Alors Dieu le Tout-Puissant te met à l'épreuve en déployant devant toi les degrés du royaume. Cela t'est indiqué comme une obligation.

D'abord tu découvriras les secrets du monde minéral. Tu connaîtras le secret de chaque pierre et ses propriétés particulières, néfastes et bénéfiques. Si tu t'éprends de ce monde, il te prendra au piège, et tu seras exilé loin de Dieu. Il te dépouillera de tout ce à quoi tu te cramponnes, et tu seras perdu. Mais si tu te consacres uniquement au dhikr, et te réfugies aux côtés de Celui dont tu te souviens, alors il te protégera et te révélera le monde végétal. Chaque brin de verdure te décrira ses propriétés néfastes et bénéfiques. Que ton jugement demeure inchangé. Au moment où le monde minéral t'es dévoilé, que ta nourriture soit ce qui accroît la chaleur et l'humidité, et au moment où le monde végétal t'est dévoilé, qu'elle soit ce qui équilibre la chaleur et l'humidité.

Et si tu ne t'arrête pas à cela, Il te révélera le monde animal. [Les animaux] te salueront et te feront connaître leurs propriétés néfastes et bénéfiques. Chaque espèce te fera connaître sa proclamation de majesté et de louange. Prête attention à ceci : si tu prends conscience que tous ces mondes sont engagés dans ce même dhikr auquel tu te consacres, ta perception est imaginale, et non réelle. C'est ton propre état qui est évoqué en tout ce qui existe. Mais si tu décèles en eux la variété de leur propre dhikr, c'est une perception véritable. Cette ascension est l'ascension de la dissolution de l'ordre de la nature, et l'état de contraction (qabd) t'accompagnera tout au long de ces mondes (12).

Après cela, Il te révèle l'infusion du monde de la force vitale dans les vies, et que  ce qui influence ce processus varie suivant la prédisposition de chacun, et comment les expressions [de la foi] se trouvent incluses dans cette infusion (13).

Et si tu ne t'arrêtes toujours pas à cela, Il te révélera les "signes de surface" (14). Tu seras averti par des signes terrifiants, et connaîtras de nombreuses sortes d'états. Tu verras distinctement le mécanisme des transformations :
comme ce qui est dense devient subtil, et ce qui est subtil, dense. Et si tu ne t'arrêtes toujours pas, la lumière de l'éparpillement des étincelles te deviendra visible, et tu devras te voiler pour t'en protéger. N'aie pas peur, et persévère dans le dhikr, car si tu persévères dans le dhikr, le désastre ne t'anéantira pas.

Si tu ne t'arrêtes toujours pas à cela, Il te révélera la lumière des étoiles montantes (15) et la forme de l'ordre universel (16). Et tu verras directement l'adab, la conduite convenable, pour entrer en la Présence Divine et l'adab pour se tenir devant le Réel et l'adab pour quitter sa Présence afin de retourner à la création; et la contemplation perpétuelle par les différents aspects des Noms Divins (al-asma' al-Ilahiyya), " le Manifeste" et "le Caché"; et la Perfection dont peu prennent conscience. Car tout ce qui sort de l'aspect du Manifeste entre dans l'aspect du Caché. L'essence est une. Rien ne s'est perdu.

Et après cela, tu sauras ce que veut dire recevoir la connaissance Divine de Dieu le Très-Haut, et comment on se prépare à la recevoir. Sache donc la conduite qui convient pour recevoir et donner, celle de la contraction et de l'expansion; et comment protéger le cœur, qui est le point d'arrivée des différents états, des flammes de la destruction; et sache que toutes les voies sont des cercles. Il n'y a pas de ligne droite. Mais cette lettre est trop brève pour aborder de tels sujets.

Et si tu ne t'arrêtes toujours pas à cela, Il te révélera les degrés des sciences spéculatives, des idées intégrales, et la forme des questions complexes qui plongent l'intelligence dans la confusion. Il révèle la différence entre supposition et savoir, la naissance des possibilités entre le monde des esprits et le monde physique (17), la cause de cette genèse, l'infusion du Mystère Divin dans le domaine de Son souci plein d'amour (18), la raison de l'abandon du monde par l'effort ou autrement - et d'autres questions du même genre qui requièrent de longues explications.

Et si tu ne t'es toujours pas arrêté, Il te révélera le monde de la formation, de l'ornement et de la beauté, ce sur quoi il convient à l'intellect de méditer parmi les formes saintes, le souffle vital de la beauté des formes et de l'harmonie, et le débordement de la langueur, de la tendresse et de la miséricorde dans tout ce qu'elles caractérisent. Et de ce niveau vient l'inspiration des poètes, alors que du précédent vient l'inspiration des prêcheurs.

Et si tu ne t'arrêtes pas, Il te révélera les degrés du qutb. Tout ce que tu as vu auparavant vient du monde de la main gauche, et non du monde de la main droite. Et c'est la place du cœur. S'Il rend ce monde manifeste à tes yeux, tu connaîtras le reflet, et l'infini de l'infini, et l'éternité des éternités, et l'ordre des existences et comment l'être s'y trouve infusé. Il te sera donné les sagesses Divines, le pouvoir de les préserver et l'intégrité de les transmettre aux sages, et il te sera donné le pouvoir des symboles et une vue du tout, et l'autorité sur le voile et le dévoilement.

Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révélera le monde de la fièvre, de la rage et du zèle pour la vérité et le mensonge; le fondement des apparences différentes qui se produisent dans le monde, la variation des formes, la discorde et la haine. Et si tu ne t'arrêtes pas à cela, Il te révélera le monde de la jalousie et le dévoilement de la vérité devant la plus parfaite de ses faces; des opinions justifiées, des écoles véritables, et des traditions révélées; et tu verras en toute connaissance de cause que Dieu le Très-Haut les a parées, d'entre toutes les saintes connaissances, de la beauté la plus sublime. Et il n'est rien qui appartienne à une étape qu'Il te révèle, qui ne t'aborde avec révérence et exaltation; son degré dans la Présence Divine t'apparaît clairement, et [chacun] t'aime dans son essence (19).
A suivre.... inch Allâh 

source: Voyage vers le Maître de la Puissance (Ibn'Arabi)