vendredi 22 mars 2013

Le Dhikr, signification et pratique - Amadou Hampaté Bâ

La pratique du dhikr répond à une injonction Divine plusieurs fois répétée dans le Coran, sous différentes formes : " Invoque le nom de ton Seigneur et consacre-toi à Lui avec une parfaite dévotion" (LXXIII, 8); " Dis : DIEU (Allâh) et laisse-les (les hommes) à leurs jeux vains" (VI, 91); " Souvenez-vous de Moi et je me souviendrai de vous" ( II, 152), ce verset que l'on peut également traduire : " Mentionnez-moi, et je vous mentionnerai."

Le mot dhikr est lourd de sens. Il signifie à la fois mention, souvenir, commémoration, rappel. Il peut donc s'entendre soit au sens extérieur consistant à mentionner à haute voix le nom de DIEU (ce sera le "dhikr de la langue"), soit au sens intérieur de commémoration en soi du nom et de la présence de DIEU jusqu'à ce que le dhikr prenne possession de l'être tout entier (ce sera le "dhikr du coeur"). Dans l'étape ultime, le soufi se trouvera immergé dans la " Présence sans dualité" (ce sera le "dhikr de l'intime", en rapport avec l'état d'Ihsân parfait).

Dans les tourouq (confrérie), le dhikr est à la fois individuel et collectif. En plus de la récitation quotidienne solitaire, les frères se réunissent régulièrement pour les séances de dhikr collectif.

C'est à l'occasion de ces séances collectives que l'on observe des différences entre les tourouq. Dans certaines - notamment chez les Derqawî et certaines confréries d'Orient - le dhikr collectif est accompagné d'une sorte de danse, ample mouvement rythmique du corps d'avant en arrière, en rapport avec un contrôle du souffle; dans d'autres, c'est la tête qui bouge (en avant et sur les côtés) avec visualisation du souffle en certains points du corps, notamment lors du dhikr de Lâ ilâha ill'Allâh, en rapport avec le symbolisme des différentes syllabes. Ailleurs, au contraire, notamment chez les Tidjani, on s'efforcera à l'immobilité (bien que le mouvement de la tête y soit également connu). La prière Perle de la perfection, en particulier, devra être récitée dans un état d'immobilité totale qu'il ne faut rompre à aucun prix. Signalons encore la danse giratoire particulière aux Mewlevi, disciple de Jalal ed-dîn Roumi.

Comme on le voit, il s'agit surtout de différences extérieures qui correspondent à des tempéraments différents et, parfois, à des héritages culturels différents. Le fond étant pratiquement toujours le même, les musulmans ont ainsi toute chance de trouver, à l’intérieur de l'Islam, la tariqa qui correspond le mieux à leurs affinités ou à leur type de famille spirituelle.

La vertu première du dhikr tient au fait qu'il s'agit, nous l'avons dit, de Noms sacrés tirés du Verbe révélé lui-même, donc porteurs d'une intense énergie spirituelle (1). Cette énergie se trouvera comme actualisée, déployée, par le nombre des répétitions, ce nombre ayant un rapport avec la valeur numérale des lettres qui composent le Nom Divin.

Le grand danger serait toutefois de considérer le dhikr, en raison même de sa puissance, comme une "recette" pour accéder systématiquement à des états extatiques ou supérieurs. C'est d'ailleurs pourquoi il ne doit être pratiqué que sur autorisation expresse d'un moqaddem ou d'un maître. Lorsque le dhikr est collectif, donc plus intense, il doit être effectué sous la direction et le contrôle attentif d'un maître. L'objectif n'est pas de rechercher systématiquement des "états" (hal), mais de se rapprocher de DIEU en se vidant, grâce au dhikr, de tout ce qui n'est pas Lui.

"Tout acte, a dit le prophète, ne vaut que par l'intention" (niyya). Il convient donc d'être très vigilant quant à son intention profonde lorsqu'on se livre à un exercice spirituel tel que le dhikr. Ce dernier est un moyen pour réaliser la purification progressive du coeur et réchauffer la foi, tout comme le souffle de la forge active le feu qui fera fondre le métal. Mais le moyen ne saurait être considéré comme une fin en soi. La seule fin, c'est DIEU, qui doit être adoré pour Lui-même et non pour les dons qu'Il est libre de nous octroyer ou non.

Le dhikr contient en lui-même son propre antidote. La mention perpétuelle du Nom de DIEU, qui mène à percevoir progressivement sa réelle présence, conduit en effet le coeur à s'abaisser et à s'abîmer devant son Créateur et, finalement, comme le demande l'Ihsân, à "vivre sous son regard".

Selon une définition du grand mystique Al-Junayd, le tasawwuf (soufisme) consiste en ce que " DIEU fait mourir l'homme à son moi afin qu'il vive en Lui ". Un autre grand soufi, Abou Yazid al-Bistani, disait : " Je me suis desquamé de mon moi comme un serpent de sa peau."

Cette mort à soi-même est appelée fanâ (littéralement extinction, comme s'éteint la flamme d'une bougie) tandis que la Vie en DIEU et par DIEU, qui est son corollaire, est appelée baqâ : surexistence (continuité, permanence).

" Le rôle des soufi, disait Mohammed Abduh (2), est de guérir les coeurs et d'éliminer tout ce qui voile l'oeil intérieur. Ils s'efforcent d'établir leur demeure en l'Esprit, devant la Face de Celui qui est la très haute Vérité, jusqu'à ce qu'ils soient, par Lui, retirés de tout ce qui est autre, leur essence étant éteinte en Son Essence, et leurs qualités en Ses Qualités" (3).

Mais quelle parole pourrait mieux exprimer cet état de fanâ/baqâ (extinction de soi/vie en DIEU et par DIEU) que ce hadith qudsi ou "hadith saint" dans lequel DIEU, par la bouche du prophète, parle à la première personne, hadith qui a été médité par les soufi de tous les temps :
" Que mon serviteur ne cesse de s'approcher de Moi par des oeuvres surérogatoires (4) jusqu'à ce que Je l'aime. Et quand Je l'aime, Je suis l'ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, la langue par laquelle il parle, la main par laquelle il saisit. " Une variante ajoute : " Quand Je l'aime Je le tue, et quand Je le tue, c'est Moi qui suis sa rançon."

On pourrait dire que tout le soufisme est basé sur ce hadith, tant pour la méthode (les oeuvres surérogatoires) que pour l'objectif suprême : l'investiture Divine (baqâ) après la mort à soi-même (fanâ).

Certes, avant d'atteindre de tels degrés, il existe bien des étapes intermédiaires et bien des épreuves, sur le chemin où nous guette constamment le Makarou, l' "illusion Divine" (5).
C'est pourquoi l'aide d'un maître est nécessaire. Les limites de chacun dépendront de ses dispositions propres, de la qualité de son effort, et, finalement, de la libre grâce Divine.

Par une attitude de tawakkul (abandon conscient à la volonté Divine), le croyant sincère s'efforce de réaliser en lui, selon la parole de Hallaj (6), une "totale conformité aux décrets de DIEU sur lui" et de vider son coeur de tout ce qui est "autre que DIEU", afin de s'offrir à sa Présence.

Dans un autre hadith qudsi, DIEU dit : " 70 fois par jour (ou 70000 fois, selon une variante), Je regarde dans le coeur de mon serviteur pour y entrer. Hélas, le plus souvent, Je le trouve plein de lui-même, et Je me retire."

Croire que cette mort à soi-même doit nécessairement s'accompagner d'un retrait hors du monde et d'une fuite de ses responsabilités serait cependant une erreur - encore que la retraite spirituelle puisse parfois être nécessaire à une certaine étape. Ce serait contraire à l'esprit même  de l'Islam qui se veut totalité et qui engage l'être dans tous ses aspects. L'Islam n'est pas fuite vers le sacré, mais intégration consciente du sacré dans tous les plans de l'existence. Il s'agit de vivre au milieu du monde, là où l'on se trouve, non plus au nom de son ego mais avec DIEU, en DIEU et par DIEU.

" Toute la vie, la vie de chaque jour, doit être remplie de la présence de DIEU et du désir de Le servir" (Ghazali). C'est au coeur même de la vie et de l'action qu'il faut nous tourner intérieurement vers DIEU. Tel est, précisément, l'objet suprême du soufisme : faire participer au Sacré non seulement les pratiques canoniques prescrites, mais, selon la parole d'Hasan el-Basri, "tous les gestes de la vie quotidienne"; " faire de sa propre vie un lieu de la manifestation Divine", disait Ibn el-Arabi.

Un jour, un homme vint trouver Tierno Bokar et lui dit :

- Tierno, je suis inquiet pour moi-même. Je n'ai pas le temps de réciter beaucoup de Coran, ni de pratiquer de longs dhikr, ni de faire beaucoup de retraites spirituelles ou de jeûner en dehors du Ramadan. Qu'adviendra-t-il de mon âme ?

- Que fais-tu dans la journée ? lui demanda Tierno.
- Chaque jour, je travaille dans les champs du matin au soir pour nourrir ma nombreuse famille, répondit le brave homme.
- Sois tranquille, lui dit Tierno. C'est ton travail qui est ta prière. Si tu accomplis ton travail le plus parfaitement possible et dans l'intention de plaire à DIEU qui te l'a imposé, alors, ton travail devient adoration, au même titre que le dhikr ou les jeûnes de ceux qui n'ont rien d'autre à faire.

Il n'y a donc, pour la vie spirituelle, ni époque ni lieux privilégiés. Au sein même du travail le plus astreignant, il  est toujours possible d'accomplir chacune de ses tâches " au nom de DIEU" (Bismillâh) (7) et de s'efforcer de vivre chaque instant en sa Présence. Les soufi ne se sont-ils pas appelés eux-mêmes les "fils de l'instant" ?

La vie en DIEU, liée à l'abandon confiant en sa Volonté, est équilibre entre le haut et le bas, entre l'intérieur et l'extérieur qui s'unissent en elle. Selon la parole du prophète :
" Travaille pour la vie de ce monde comme si tu devais vivre mille ans, et pour la vie future comme si tu devais mourir demain."
Que DIEU nous assiste !

source : Vie & enseignement de Tierno Bokar (Amadou Hampaté Bâ)




1. Dans l'un de ses dérivés, le mot dhikr signifie également "énergie".
2. Grand penseur et réformateur musulman, né en 1849, qui fut nommé Mufti d'Egypte en 1899.
3. " Ne dites pas que je suis bon, seul le Père est bon", a dit Jésus.
4. Les oeuvres surérogatoires (ou "supplémentaires") sont celles qui sont accomplies en plus des prescriptions canoniques, en vue de plaire à DIEU.
5. C'est la faculté de différenciation (Ikhlass), qui permet, lorsqu'on croit avoir atteint le but parce que l'on a vécu un "état", d'en percevoir les limites et d'opérer le "lâcher prise" nécessaire pour s'élever (ou se purifier) davantage.
6. Autre grand mystique de l'Islam.
7. La formule Bismillâh (Au nom de DIEU) qui ouvre chaque sourate du Coran, doit être prononcée par les musulmans au moment d'accomplir tout acte, quel qu'il soit, afin de le consacrer à DIEU.




mercredi 20 mars 2013

mardi 5 mars 2013

Soufisme : Ibn'Arabi, Rûmî, Salah Stétié...

Les soufis d'Andalousie - Ad-Durrat al-fâkhirah (Ibn Arabi)

J'entendis un jour une voix qui récitait le Coran à la manière du cheikh. Je l'en informai et lui dis  que c'était un djinn croyant qui m'avait demandé de le laisser partager ma compagnie; il avait insisté à ce sujet et m'avait lié par un serment. Je tins cet engagement et lui permis de s'asseoir avec moi pour étudier le Coran.

Abû al-Hajjâj, comme son propre cheikh, était toujours exaucé quand il faisait une prière de demande (du'â'), et il avait le pouvoir de marcher sur les eaux.

Une nuit, des voleurs pénétrèrent dans sa maison et prirent quelques effets qui s'y trouvaient. Pendant tout ce temps, le cheikh était sur sa natte de prière, trop absorbé par ses dévotions pour remarquer leur présence. Quand les voleurs voulurent quitter les lieux, ils ne purent trouver aucune issue et le mur semblait grandir sous leurs yeux. Ils restituèrent alors les objets, et ils trouvèrent la porte.
L'un d'eux se tint près de celle-ci, et les autres retournèrent chercher les objets qu'ils avaient dérobés. A peine eurent-ils fait cela, qu'à nouveau ils ne purent trouver la sortie. Quand ils interrogèrent leur chef, il leur assura qu'il n'avait pas quitté sa place mais qu'il ne pouvait plus voir la porte. Ils répétèrent l'opération plusieurs fois, sans succès. Quand ils se rendirent enfin compte de ce qui se passait, ils remirent les objets volés à leur place et quittèrent la maison repentants. C'est un des voleurs qui m'a rapporté cette histoire.
Je restai avec lui jusqu'à sa mort, ayant été son compagnon pendant près de dix ans.

source : les Soufis d'Andalousie (Ibn Arabi)

vendredi 15 février 2013

De la Sagesse Sublime dans le verbe de Moïse 3 (Ibn'Arabi)


... La première réponse s'adressait donc à ceux qui possèdent la certitude, à savoir l'intuition et l'identification de  l'Être (al-wujûd), car il dit : "si vous avez la certitude" - vous, hommes de l'intuition et de l'identification, car je vous fais savoir ce dont vous avez déjà une  connaissance directe dans votre conscience et par votre état d'être; mais si vous n'êtes pas de cette catégorie d'hommes, alors je vous réponds par ma deuxième réponse, puisque vous êtes liés à la raison et aux limitations formelles, en sorte que vous enfermez la Vérité dans des arguments discursifs.
De cette manière Moïse manifesta  les deux faces [de la connaissance] pour que Pharaon reconnaisse sa supériorité et sa sincérité; car Moïse savait bien que Pharaon connaissait tout cela, puisque celui-ci l'avait interrogé sur la quiddité [de DIEU],  et que Moïse reconnut que Pharaon ne posa pas cette question selon la coutume des philosophes, qui attendent une définition; c'est pour cela d'ailleurs qu'il  lui répondit; car s'il avait compris la question de Pharaon autrement, sa réponse eut été fautive.

Moïse ayant affirmé que la réalité à laquelle se référait la question était l'essence du monde, Pharaon se servit à son tour de cette manière de s'exprimer, sans que le peuple s'en aperçût; il dit à Moïse : " En vérité, si tu prends un autre que moi pour divinité, nous allons te mettre en prison" (coran 26, 28); or dans le mot prison (sijin) [composé des lettres sin, jim et nûn], le sin fait partie des lettres accessoires [en sorte que la signification subtile du mot réside dans le groupe jimnûn, qui comporte l'idée de "cacher", "occulter" ou "voiler"]; il lui fit donc comprendre qu'il allait le confondre comme s'il lui disait :" Par ce que tu m'as répondu [à savoir que la Réalité Divine est l'essence même du monde], tu m'autorises à te dire autant [en affirmant que cette même essence Divine est présente en ma personne]; et si tu réponds en langage couvert : j'ignore, ô Pharaon, ta prétention à mon égard, puisque l'essence est une [et qu'elle est présente en moi comme à toi], comment donc la sépares-tu ? - Je répondrai : je ne sépare pas l'essence, je ne sépare que les degrés de la manifestation de l'essence; certes, l'essence est indivisible, inséparable comme telle, mais le degré de sa manifestation actuelle en moi-même est celui du pouvoir sur toi, ô Moïse; je suis toi par l'essence, mais je suis autre que toi par la dignité." 

Dès lors que Moïse comprit cette pensée de Pharaon, il lui  rendit justice sur son propre plan et lui fit comprendre que Pharaon n'aurait pas le pouvoir [de le confondre]. La dignité [que s'attribuait Pharaon] se prouve par le pouvoir et la faculté d'agir sur l'autre, car dans cette assemblée [où se trouvaient Moïse et Pharaon] la Réalité Divine se manifestant extérieurement dans la dignité de Pharaon dominait la dignité que revêtait Moïse. De ce fait, Moïse mit une barrière à l'hostilité de Pharaon et lui dit : " Et si je te produis une chose évidente ?" (coran 26, 29). Alors Pharaon ne put pas éviter de dire : " Produis-là donc si tu es sincères" (coran 26, 30), pour ne pas paraître injuste aux yeux des faibles d'esprit de sa propre suite. Car ils avaient déjà des doutes sur lui; c'était là la secte des gens de pharaon tenait sous sa domination en leur inspirant de la légèreté, et qui lui obéissaient parce qu’ils étaient "un peuple corrompu", c'est à dire parce qu'ils ne se tenaient pas dans le cadre de la raison saine, qui doit nécessairement rejeter une prétention comme celle de Pharaon [se proclamant DIEU] selon la lettre; car la raison s'arrête à une certaine limite, que ne dépassent que l'intuition et la certitude [contemplative]. C'est pour cela que Moïse s'adressait dans ses réponses à ceux qui possèdent la certitude, d'une part, et à ceux qui ont la raison d'autre part.

" Moïse jeta son bâton", celui-ci étant la forme apparente de ce par quoi Pharaon avait "désobéi" à Moïse en rejetant sa demande, - "et voilà qu'il devint un dragon évident" (coran 26, 31), c'est à dire un serpent visible; la désobéissance, qui est vice, se transforma ainsi en obéissance, qui est vertu, selon la parole Divine : " DIEU change leurs vices en vertu" (coran 25, 70), c'est à dire selon le jugement [Divin]. Le jugement apparaît ici comme essences diverses dans une substance unique, car il s'agit à la fois d'un bâton et d'un serpent ou "dragon évident". Comme serpent, il avala les autres serpents, et comme bâton les bâtons [des magiciens]. C'est ainsi que la preuve de Moïse vainquit les preuves de Pharaon sous forme de bâtons, de serpents et de cordes... Lorsque les magiciens virent cela, ils connurent le degré de connaissance de Moïse, car ce qu'ils voyaient dépassait la mesure de l'homme; cela n'était à la portée de l'homme qu'en vertu d'une connaissance qui distingue entre la réalité et l'imagination ou l'illusion.
Dès lors, ils crurent au "Seigneur des mondes, le Seigneur de Moïse et d'Aaron" (coran 25, 16-7), c'est à dire le Seigneur vers lequel Moïse et Aaron appelaient les hommes; [et ils s'exprimèrent ainsi] à cause du peuple qui savait bien que Moïse ne l'appelait pas  vers Pharaon. Cependant, comme Pharaon avait la fonction de l'autorité, comme il était le seigneur de son temps qu'il représentait DIEU par l'épée, tout en transgressant contre la Loi sacrée, il dit : " Je suis votre seigneur suprême" (coran, LXXIX, 24) - c'est à dire, bien que vous soyez tous des seigneurs sous quelque rapport, moi je suis le seigneur suprême à cause de l'autorité apparente qui m'a été donnée. Les magiciens, sachant qu'il disait vrai, ne le contredirent pas, mais le confirmèrent en disant : " Tu ne régis que cette vie terrestre, décide donc ce que tu veux (coran, XX, 75), le règne est à toi"; - c'est là le sens de la parole : " Je suis votre seigneur suprême." 
Car, si [le seigneur suprême] n'est autre que l'essence Divine, la forme individuelle qu'assumait cette essence était celle de Pharaon. Dès lors, l'action de couper les mains et les pieds et de crucifier (1) fut accomplie par l'essence Divine revêtue d'une forme vaine afin de réaliser des degrés d'êtres (2) qui ne sauraient êtres réalisés que par cet acte.
L'enchaînement des causes ne saurait être aboli, déterminé qu'il est par les essences immuables; car celles-ci ne se manifestent dans l'existence que selon les "formes" qu'elles impliquent dans leur état de permanence : " Il n'y a pas de changement pour les paroles de DIEU" (coran, X, 65); or, les paroles de DIEU ne sont autres que les essences des choses existantes; elles sont éternelles dans leur état d'immuabilité, et elles sont dans le devenir en tant qu'elles apparaissent dans l'existence.              



Quant à la parole Divine : "Et quand ils virent Notre châtiment, leur foi ne leur servit pas. Telle est la coutume Divine qui se perpétua parmi Ses serviteurs" (coran XL, 85) et l'exception faite pour le peuple de Jonas (3), cela ne  signifie pas que la foi de ceux qui virent le châtiment ne leur servit pas [dans l'au-delà], exception faite du peuple  de Jonas, mais que leur foi tardive n'empêcha pas que le châtiment les saisit sur terre. Pour cette raison Pharaon fut détruit malgré sa foi, soit qu'il soit venu à la foi tout en ayant la certitude de sa destruction imminente, soit qu'il ait cru pouvoir se sauver; or, la situation immédiate, au moment où il témoigna de sa foi, prouve qu'il n'était pas certain de sa mort, puisqu'il voyait les croyants marcher sur la voie sèche qui s'était ouverte dans la mer frappée par le bâton de Moïse. Pharaon n'eut donc pas la certitude de sa destruction jusqu'à ce qu'il en fût atteint. Il crut en celui en qui croyaient les enfants d'Israël ("Je crois qu'il n'y a de divinité hors celle en qui croient les enfants d'Israël, (coran, X, 89), tout en ayant la certitude de son salut; aussi arriva-t-il ce qu'il croyait, bien que d'une manière différente de celle qu'il avait espérée, car DIEU le sauva du châtiment infernal dans son âme et sauva son cadavre [des des vagues], ainsi qu'il est dit dans le coran : " Ce jour-là Nous te sauverons quant à ton corps, pour que tu sois un signe pour ceux qui vivront après toi" (coran, X, 92), car si sa forme corporelle avait disparu, son peuple aurait pu dire qu'il leur avait été caché [par son ascension au ciel]. Son corps mort réapparut donc et fut reconnu par son peuple. C'est ainsi que le salut l'atteint dans l'âme et pour le corps.

Quant à celui qui est frappé par le décret Divin du châtiment dans l'au-delà, il ne croit pas, même si tout signe Divin lui est donné :  [ " Ceux contre lesquels la parole de ton Seigneur a été prononcée ne croient pas, même si tout signe leur est donné, jusqu'à ce qu'ils voient le châtiment douloureux"] (coran, X, 96), c'est à dire jusqu'à ce qu'ils en fassent l'expérience. Pharaon n'était pas de cette catégorie; c'est ce qui résulte avec évidence du texte révélé.
Nous dirons encore, en nous référent en ceci à DIEU, que la croyance générale en la condamnation de Pharaon ne repose sur aucun texte sacré. Quant à son peuple, il subit une autre loi; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.

Sache que DIEU ne saisit pas l'âme d'un homme sans que celui-ci croie, c'est à dire sans messages Divins; j'entends ceux qui sont conscients de la mort; et, pour cette raison, on abhorre la mort subite et l'occision de l'inconscient. Quant à la mort subite, elle se définit par ce qu'elle atteint l'homme lors d'une seule phase respiratoire, le souffle expiré n'étant plus aspiré. Dans cette condition, l'homme n'est pas présent d'esprit. De même, l'occision de l'inconscient consiste en ce qu'on lui frappe la nuque par derrière, sans qu'il s'en aperçoive, de sorte que son âme est saisie dans l'état où elle se trouvait à l'instant même, dans sa foi ou dans son incroyance, d'où le prophète dit : "L'homme est convoqué [au jugement dernier] dans où il mourut", de même que son âme est saisie dans l'état où elle se trouvait lors de la mort. Par contre, celui qui est conscient de la mort est nécessairement témoin [de la réalité Divine qui se manifeste à lui dans l'instinct du trépas]; il croit donc à ce dont il est témoin, et son âme sera saisie dans cet état; car il est une lettre (harf) existentielle qui n'est pas reliée au temps sauf par l'enchaînement logique des états (4); son âme est donc saisie telle quelle.
Pour cette raison on fait une distinction entre le mécréant qui est conscient de sa mort imminente et le mécréant tué dans son inconscience ou mort d'une mort subite, selon le sens que nous avons défini plus haut.

DIEU parlant à Moïse du buisson ardent lui apparut sous cette forme ignée parce que Moïse avait cherché du feu (5); DIEU lui apparut donc dans l'objet de son désir pour qu'il s'orientât vers Lui et ne s'en détournât pas; car si DIEU S'était révélé à lui sous quelque autre forme, non désirée par lui, il s'en serait détourné à cause de sa concentration sur tel but particulier. Or, si Moïse s'était éloigné de DIEU, son action serait retombée sur lui, et DIEU, Se serait à son tour éloigné de lui.
Mais Moïse était élu et proche de DIEU, et si DIEU rapproche quelqu'un de LUI, il se révèle à lui dans l'objet de son désir, sans qu'il le sache :

Comme le feu de Moïse, qu'il vit par l'oeil de son besoin,
Et qui est la Divinité qu'il ne reconnut pas.

source : La Sagesse des Prophètes (Ibn'Arabi).






















1 "Pharaon dit : je vous ferai couper les mains et les pieds alternativement, et je vous ferai crucifier tous" (coran, XXVI, 49).

2 Ceux que les magiciens condamnés devaient réaliser après leur mort.

3. " Ceux contre lesquels la parole de Ton Seigneur a été prononcée ne croiront pas, quand même tout signe leur serait donné, jusqu'à ce qu'ils voient le châtiment douloureux. S'il en était autrement, une ville qui aurait trouvé en cela son salut. Sauf le peuple de Jonas : lorsqu'ils crurent, Nous les délivrâmes du châtiment d'opprobre dans ce monde, et Nous les laissâmes subsister jusqu'à un certain terme" (coran X, 96-98).

4. De même que le temps, dans une phrase, ne conditionne pas les mots comme tels mais seulement leur enchaînement occasionnel.
5. " As-tu entendu raconter l'histoire de Moïse ? Lorsqu'il aperçut un feu, il dit à sa famille : Restez ici, je viens d'apercevoir du feu. Peut-être vous en apporterai-je un tison, ou bien je pourrai, à l'aide du feu, me diriger sur la route. Et lorsqu'il s'en approcha, une voix lui cria : O Moïse ! En Vérité, Je suis ton Seigneur : ôte tes sandales, tu es dans la vallée sainte de Tuwâ..." (coran, XX, 8)