jeudi 1 août 2013

L'IMÂMA, ABÛ BAKR (1ère partie) - IBN'ARABI

" La sentence laissée pour la fin et la perle gardée", sur la connaissance des serviteurs les plus purs, et ce qu'il faut croire et répandre à leur sujet.


J'atteste avec une certitude catégorique que nos guides et nos chefs pour cette fonction (de l'imâma) sont ceux dont DIEU nous a informés dans Sa Révélation et nous a parlé dans Sa Récitation de leur état prédestiné, alors qu'ils étaient repliés dans le Néant, couchés dans les berceaux du Non-manifesté, comme des jeunes gens dans la caverne de la générosité Divine(1), par ces mots : " et fais de nous un guide (imâm) pour les pieux!" (2), c'est à dire : " pour que, par nous, ils trouvent la voie vers Toi". Et ils sont les guides des hommes promis à la béatitude, "ceux qui ont reçu par avance de Nous la Très Belle (Récompense) "(3), c'est à dire d'entrer, avec ceux qui les suivent, au Paradis dans la Foi. Nous allons parler, dans ce chapitre fondamental, de l'Imâma, de la communication de son caractère obligatoire et de ceux pour qui cette fonction est nécessaire.



Sachez que les hommes " qui se tournent vers la qibla "(4) sont en désaccord sur cette question (de l'Imâma). Des gens affirment que le caractère nécessaire de cette fonction est une nécessité rationnelle. D'autres disent que c'est une nécessité traditionnelle. C'est pourquoi ils ont eu des opinions différentes sur les modes de transmission de l'Imâma. Selon certains, son mode de transmission aurait été le "texte explicite" et la "désignation", émanant de l'Envoyé et concernant celui qui le remplacerait (comme chef de la communauté), qui précisaient son nom et sa personne. Selon eux, également, il devait être infaillible, ce qui était admissible pour ses sujets ne l'étant pas pour lui. Il n' y a pas d'autre mode de transmission (de l'Imâma) à un homme de cette nature que la communication confirmée par la tradition du texte explicite le désignant personnellement, ou d'une action miraculeuse manifestée en sa présence. Selon d'autres, il fallait que l'Imâm ayant cette nature infaillible désignât son successeur qui aurait le même privilège, parce que le " texte explicite " lui en avait fait une obligation, et ainsi de suite pour le deuxième, le troisième, le quatrième, jusqu'à la fin des temps. Telle est l'opinion des Imâmiyya et de toutes les sectes (firaq) sur la personne de celui que le texte de l'Envoyé avait désigné explicitement. Les Râwandiyya et leurs partisans tenaient pour l'Imâma d'al-' Abbâs Ibn 'Abd al-Muttalib, l'oncle du Prophète, et prétendaient qu'il l'avait désigné par un texte, lui, ainsi que son fils, le fils de ce dernier, etc... jusqu'à la fin des temps. Certains ont soutenu la thèse du texte désignant Ali, puis al-Hasan, puis al-Husayn, ensuite l'Imâma, sous forme consultative (shûrâ), se transmettrait jusqu'à la fin des temps du plus âgé au plus âgé. D'autres sectes des Imâmiyya ont déclaré que le Prophète avait désigné par un texte Abû Bakr le Juste (al çiddîq). Ceux qui soutiennent cette opinion portent le nom de Bakriyya parce qu'ils sont les disciples de Bakr ibn Abd Allâh Ibn Abd al-Wâhid, le premier qui l'ait énoncée. C'est également la thèse des Bayhasiyya, disciples de Bayhas ibn Hayçam, ainsi que d'al-Hasan ibn al-Hasan al-Baçrî et de ses disciples et d'un grand nombre de " gens du Hadith".



La "fraction sauve" / farîq al-salâma (des Musulmans) et les docteurs de cette communauté (umma) ont soutenu la thèse de l'"élection", et ils ont repoussé celle de la désignation, par un texte explicite émanant du Prophète, d'une personne déterminée. Il aurait seulement dit ceci : "Je ne sais combien de temps je resterai parmi vous, suivez donc ceux qui me suivront après moi : Abû Bakr et Umar !" Il avait recommandé de les suivre, comme s'il les désignait comme ses successeurs l'un après l'autre, mais, par miséricorde de sa part envers la communauté, il ne l'avait pas dit nettement, puisqu’ensuite il devait déclarer : " Si je vous désignais mon successeur et qu'ensuite vous lui désobéissiez, le châtiment tomberait sur vous."(5)
Selon eux l'Imâma est de nécessité traditionnelle, comme toutes les obligations religieuses, car pour ces gens la raison ne saurait conférer un caractère obligatoire à rien. La raison est uniquement un instrument de discernement, rien d'autre, tandis que la tradition seule, sans la raison, a force de nécessité.

Les Compagnons du Prophète étaient unanimes sur le caractère obligatoire de l'Imâma, car il fait partie des obligations communes qui sont imposées à tous, le vulgaire ou l'élite. Il faut donc à chaque époque un Imâm, qui soit le refuge de l'affligé, le recours du faible, qui protège la Communauté, applique les peines légales et fasse exécuter les lois, prélève l'impôt foncier, répartisse les butins et les aumônes, soumette les oppresseurs et prenne la défense du faible contre le puissant.
Il prend en charge la Communauté en tout cela et représente l'ensemble des fidèles. Il doit être bon musulman, et parmi ceux qui savent parfaitement commander et diriger seuls. Il doit être de pure et bonne ascendance quraïshite et non d'une autre ascendance.
Mais il ne lui est pas demandé d'être infaillible, dont on n'admettrait pas la moindre négligence ni la moindre erreur; il lui est permis, comme aux autres hommes, de se tromper et de faire des fautes, de poser des questions en cas de difficulté, de consulter sur les affaires à régler, et de s'en remettre à l'avis de quelqu'un d'autre dont il connait le jugement sain et la loyauté.
Il lui est permis aussi de prendre une décision et de revenir sur celle-ci pour une autre qu'il estime plus convenable. En tout cela la Communauté et lui sont égaux.



La preuve sur laquelle s'appuient ceux-ci (les Musulmans de saine opinion), pour affirmer le caractère obligatoire de la fonction de l'Imâm, est Sa parole : " Le voleur et la voleuse, tranchez-leur les mains  ! (6)" et : " La fornicatrice et le fornicateur, flagellez chacun d'eux... ! (7) et d'autres cas semblables pour lesquels le Livre et la Tradition du Prophète exigent l'application des peines légales. La preuve (scripturaire ou traditionnelle) suppose qu'il n'appartient pas au commun d'appliquer les peines, car cela mènerait aux contestations et à la sédition. La nécessité réclamait donc que quelqu'un fût chargé de cela pour la Communauté et qu'il entendît les témoignages nécessaires pour faire appliquer les lois comme elles l'exigent, et pour qu'il ne fût pas possible d'entraver les peines légales et les lois dans leur force contraignante.

Le Prophète est mort sans avoir installé un Imâm pour la Communauté, ni d'avoir désigné personne par un texte explicite. Selon eux (les Musulmans de saine opinion), la preuve qu'il n'avait désigné personne est le fait que l'Imâma a été installé après lui par élection, et qu'il y eut à son sujet discussion entre Abû Bakr et les Ançar le "jour de la Saqîfa", où il leur montra leur erreur dans les prétentions qu'ils lui opposaient (8). C'est lui qui, le premier, discuta avec eux (pour leur montrer) la nécessité de l'Imâma et (leur dit) que c'était un devoir obligatoire et qu'il était réservé uniquement aux quraïchites. Ils se rangèrent alors à son avis et à sa décision. Leur revirement est dû à ce que leur dit alors Umar au milieu du tumulte : " O assemblée des Ansâr ! Je vais vous poser une question. Répondez-moi, et, après cela, vous déciderez si vous avez raison ou tort ! - Parle ! lui dirent-ils. - Je vous adjure de me dire, au nom de DIEU, si vous saviez que l'Envoyé de DIEU avait confié la direction de la prière à Abû Bakr, de préférence à vous et à tous les autres, et qu'Abû Bakr avait dirigé la prière à sa place pendant neuf jours, alors que l'Envoyé de DIEU était encore en vie ? - Par DIEU, assurément ! répondirent-ils - Qui donc accepterait de bon cœur qu'Abû Bakr soit mis à l'arrière et qu'on lui passe devant ? - Tous s'écrièrent : Personne d'entre nous n'accepterait cela de bon cœur,  et nous demandons pardon à DIEU !"
Après s'être ainsi repentis, tous s'avancèrent vers Abû Bakr en lui demandant pardon et en s'excusant, et lui confièrent le soin de choisir un Imâm. " Tu es le remplaçant (khalîfa) de l'Envoyé de DIEU pour nous dans la prière, lui dirent-ils, choisis donc pour nous et pour la Communauté !" Il leur répondit : " Vous avez le choix entre deux hommes : Abû Ubayda, car il est "l'homme sûr de cette Communauté", ou bien Umar car "la Vérité est dans sa bouche et dans sa main", allez donc vers celui que vous voulez choisir !" Mais Abû Ubayda et Umar refusèrent d'être élus, estimant qu'Abû Bakr en était plus digne qu'eux, puisque l'Envoyé de DIEU l'avait préféré pour diriger la prière, à eux et à tous les autres membres de la Communauté. Ils le reconnurent donc comme chef de la Communauté, par une sorte "d'interprétation et d'opinion personnelles".



Si donc le Prophète avait désigné quelqu'un par un texte explicite, il n'y aurait pas eu de divergences après lui, et Abû Bakr, ni personne d'autre, n'aurait pu indiquer quelqu'un d'autre que la personne désignée par le texte en question, car cela aurait été - à Dieu ne plaise ! - de la rébellion contre DIEU et Son Envoyé, une preuve de désaccord vis-à-vis d'eux, et cela aurait été outrepasser leurs ordres. Mais DIEU les a protégés; Il a placé tellement haut leurs mérites et Il les a rendus tellement purs qu'on ne saurait leur attribuer ce qui est indigne de leurs vertus, car ils sont, après l'Envoyé de DIEU, les Elus parmi Ses Saints et " la meilleure communauté apparue pour les hommes" (Cor. III, 110). DIEU a fait leur éloge en de nombreux endroits de Son Livre. Il est ainsi bien établi, par ce que nous avons expliqué et montré, que l'Imâma, après l'Envoyé de DIEU, a été établi par élection, non par un texte, et que le texte n'a aucune réalité.

Il faut noter également que les Ançar étaient nombreux et occupaient un rang élevé dans l'Islam; DIEU, dans Son Livre, avait révélé leur gloire et avait fait leur éloge. Si donc le (prétendu) texte avait eu quelque réalité pour eux, il ne leur aurait pas été possible de ne pas tenir compte de celui qu'il aurait désigné, car ils étaient trop haut et trop nobles pour faire une pareille chose. Mais comme le texte n'avait aucun fondement pour eux, ils crurent à la possibilité que l'un des leurs fût investi de l'Imâma. Ils mirent à leur tête Sa'd et le reconnurent comme chef en disant : " Un chef de chez nous, et un chef de (chez vous) les Quraïshites !"(9)  Lorsqu'on leur eut rappelé les paroles de l'Envoyé de DIEU et sa désignation explicite de la tribu de Quraïsh, ils surent quelle était la vérité, à savoir que l'Imâma appartenait aux Quraïshites et non à eux, ni à tous les autres (membres de la Communauté). Ils se rendirent alors à la vérité avec soumission, ce qui était tout à fait digne d'eux et concordait parfaitement avec leurs vertus.



Ce qui confirme ce que nous venons de dire concernant la fausseté de la thèse du texte désignant nommément une personne, c'est la tradition suivante.
Al Abbâs avait dit à Ali, au cours de la maladie où l'Envoyé de DIEU devait trouver la mort : " Mon neveu ! je vois sur le visage de l'Envoyé de DIEU les signes précurseurs de la mort, allons ensemble l'interroger sur cette question (de la direction suprême de la Communauté) après lui." Mais Ali s'y était montré réfractaire et avait répondu : " Puisse-je ne pas être celui qui entrera auprès de l'Envoyé de DIEU pour lui annoncer qu'il va mourir !"
Si (la théorie du) "texte" avait quelque fondement, al-Abbâs n'aurait pas dit à Ali ce qu'il lui a dit. On rapporte également qu'al Abbâs alla seul chez le prophète pour l'interroger sur cette fonction (de l'Imâma), et que le prophète se tut et ne lui répondit rien, puis sortit ayant retrouvé un peu de la fermeté qu'il avait avant l'aggravation de son mal et il fit ses dernières recommandations aux Muhâjirûn et aux Ançar ensuite. Al-Abbâs demanda alors à un homme de dire au prophète : " O Envoyé de DIEU ! adresse tes recommandations aux Quraïshites !" C'est ce que fit l'homme, et le prophète déclara : " Je recommande seulement aux Quraïshites les Musulmans; les Musulmans suivront fidèlement les Quraïshites dans cette direction (suprême de la Communauté) (10)". Voilà qui réfute (la thèse) du texte désignant une personne déterminée ! Toujours à propos d'al-Abbâs, on rapporte qu'après le départ d'Abû Bakr, Umar et Abû Ubayda, se rendant auprès des "gens de la Saqîfa", tandis que Ali et lui étaient occupés à laver le corps de l'Envoyé de DIEU , il dit à Ali : " Étends ta main ! pour que je te fasse serment d'allégeance et que je sois le premier oncle qui ait fait acte d'obédience à son neveu, et qu'ainsi personne ne s'oppose à toi." Ali répondit : " Nous sommes occupés à faire quelque chose de plus important que régler la question de la succession de l'Envoyé de DIEU, pour son enterrement." Si le "texte" avait eu une base réelle, il n'en aurait pas été ainsi.



Une autre preuve de la fausseté (de la thèse) du texte explicite, est que la question de l'Imâma est une question très importante, dont l'information a dû être répandue et rendue publique tout autant que celle de la Nubuwwa (fonction, ou nature, prophétique). Si donc le prophète avait désigné dans un texte explicite une personne déterminée, cela se serait passé au grand jour, car le cas de l'Imâma est comme celui de la Nubuwwa, puisque la fonction d'Imâm remplace (khâlifa) celle de prophète. Les raisons d'en transmettre l'information étaient multiples comme celles motivant qu'on transmette les marques de la prophétie et les dispositions de la Loi, selon une transmission de commune renommée, de notoriété confirmée et répandue sur laquelle il y a accord et qui ne donne pas prise aux divergences, que connaissent également le commun et l'élite sans distinction, comme les dispositions de la Loi, telles que la prière, l'aumône légale (zakât), le pèlerinage et la guerre sainte, ainsi que toutes les autres dispositions religieuses et les paroles du prophète, sur lesquelles s'est réalisée l'unanimité et que connaissent également l'élite des Musulmans et le commun sans distinction. Il n'est pas possible d'admettre qu'une telle information ait été tenue secrète, comme cela était impossible pour les obligations religieuses, sans qu'il y ait eu contestations et querelles. Or nous avons vu qu'il y a eu divergence au sujet de l'Imâma, et que chaque groupe de la Communauté y prétendait selon son point de vue propre et sa tendance; nous savons donc que la thèse de la désignation par le texte explicite est fausse et totalement inexacte.

Si les Compagnons avaient été liés par cette prétendue désignation, il n' y aurait pas eu désaccord à ce sujet et aucun ne se serait permis de passer outre, de la même façon qu'il n'y avait pas eu désaccord sur la désignation, reconnue à l'unanimité, de Umar par Abû Bakr, et ensuite celle des " Hommes du Conseil" (ahl al-Shûra) par Umar, au nombre de six : Uthmân, Ali, Talha, al-Zubayr, Abd al-Rahman ibn Awf et sa'd ibn Mâlik.

Chacun était d'un mérite trop grand et d'un rang trop élevé, et la désignation était trop claire et trop manifeste (pour qu'il y eût désaccord et contestation). Et il est indiscutable que le prophète était d'un rang plus élevé et plus grand qu'Abû Bakr, Umar et les hommes du Conseil, que dis-je ? il les surpassait tous, et s'il avait  désigné quelqu'un, cette désignation aurait été nécessairement tout aussi manifeste et transmise tout aussi bien que sa désignation de la tribu de Quraïsh d'une façon formelle pour assurer l'Imâma en ces termes : " Les Imâms seront de Quraïsh" et " cette fonction de commandement (amr) ne sera exercée que par Quraïsh" et " Ce commandement ne cessera pas (d'être exercé) par Quraïsh" et " Les Musulmans (devront suivre) fidèlement Quraïsh" (11). De la même façon que nous ont été transmises ses désignations de gouverneurs et de juges, tels que Ja'far ibn Abi Tâlib, Zayd ibn Hâritha, Mu'âdh ibn Jabal, Usâma ibn Zayd et Abd Allâh ibn Rawâda, entre autres. Il en va de même pour le caractère manifeste de cette désignation de Umar par Abû Bakr et celle des hommes du Conseil par Umar. L'élite de cette Communauté et les grands Docteurs repoussent la thèse selon laquelle le prophète  aurait désigné explicitement une personne déterminée; il a désigné seulement la tribu de Quraïsh dans son ensemble et sans précision. Puisqu'il en est ainsi, on sait que cette désignation personnelle d'une personne déterminée est sans le moindre fondement. Celui qui prétendrait malgré tout qu'elle avait été faite en faveur de quelqu'un, a tort, et il doit être sévèrement traité, réprimandé et blâmé, pour avoir attribué aux Compagnons le fait d'être de connivence pour cacher cette nomination, dans l'intention de faire passer le commandement de la Communauté à quelqu'un d'autre que celui qui était désigné. Celui qui soutient une pareille chose à l'égard des Compagnons, suit une voie qui n'est pas celle des Croyants, et il fait preuve de rébellion envers ceux qui, après l'Envoyé de DIEU, le Sceau des Prophètes, sont les Elus du Seigneur des Monde !
à suivre...


source : La profession de Foi (Ibn'Arabi)






  1. Allusion symbolique aux sept dormants de la caverne, Coran XVII, 13.
  2. Coran, XXV, 74.
  3. Coran, XXI, 101.
  4. C'est une façon de désigner les Musulmans, parce que la Prière en direction de la Mecque symbolise bien ce qui les unit en dépit de leurs divergences.
  5. On trouvera ces traditions dans les recueils canoniques, en particulier chez Tirmidhi: Kitâb al-manâqib, bâb 16, 37, 38. 
  6. Coran V, 38.
  7. Coran XXIV, 2.
  8. Voir Tabarî, Ta'rîkh, I, I840-2.
  9. Voir par exemple Bukhâri v, 8. Il s'agit de Sa'd Ibn Ubâda; cf. Ibn Sa'd, Tabaqât, III/II, 142 et sq.
  10. Voir Bukhâri , IV, 217.
  11. On trouvera ces traditions dans Bukhâri, p. ex. : II, 77-78, et Ibn Hanbal, Musnad, p. ex: II, 29,93 , 128, 261; etc.

mercredi 24 juillet 2013

La suffah ou les pionniers de la mystique musulmane - Muhammad Hamidullah

Dès son arrivée à Médine, Mohammed se soucia de construire un bâtiment pour les offices religieux quotidiens et l'enseignement islamique. Il acheta un terrain convenable, le fît aplanir et y fit construire un édifice en briques. Non seulement Mohammed prit part à la construction comme un ouvrier ordinaire, mais il y montra aussi ses capacités d'ingénieur-architecte : c'est lui en effet qui y détermina la direction de la qiblah. On sait que les musulmans se tournent, pendant les prières, vers un point unique, où qu'ils se trouvent dans le monde. Ce point central, la qiblah, était fixé auparavant au temple de Jérusalem; mais quelques mois après l'arrivée à Médine, la Ka'bah - temple construit par Abraham et Ismaël à la Mecque, longtemps avant celui de Jérusalem, et dédié au culte du DIEU Unique - fut choisie comme qiblah. Les traces de la direction de Jérusalem sont encore conservées dans une mosquée à Médine, qu'on appelle " mosquée des deux qiblahs" (qiblatain), dans le quartier des Banû Salamah, quand le Prophète reçut la révélation du nouvel ordre de DIEU. Il est à remarquer que la direction vers la Mecque, marquée par le Prophète dans la mosquée de Médine, sans boussole ni autres instruments scientifiques, était parfaitement exacte. Rappelons que Mohammed avait déjà travaillé, dans sa jeunesse, à la construction de la Ka'ba. Nous connaissons même le chant de travail des ouvriers lors de la construction de la mosquée-école de Médine. Des troncs, et des palmes de dattiers, servirent de colonnes et de toit à édifice.



Dans cette mosquée - appelée aujourd'hui Masjid an Nabî - il y avait trois parties distinctes : une grande salle pour les offices, une Suffah ou Zullah (espace couvert) pour l'école, et quelques petites chambres pour la famille du Prophète.

La Suffah a été la première " université " islamique.
Le Prophète lui-même y donnait l'enseignement; mais il s'adjoignit d'autres instituteurs pour enseigner aux débutants l'art de l'écriture, pour leur apprendre le Coran, etc. 'Ubâdah ibn as-Sâmit en fut un, et enseigna l'écriture et le Coran.
Abdallâh ibn Sa'îd ibn al-As, un calligraphe, fut nommé par le Prophète comme "instituteur de la sagesse". L'importance que Mohammed attachait à la lecture et à l'écriture peut être jugée par le fait que les prisonniers de la guerre de Badr étaient rançonnés chacun pour 4.000 dirhams, mais tous ceux qui savaient écrire purent, sur l'ordre du Prophète, se libérer en enseignant chacun cet art à dix garçons musulmans de Médine. Un auteur musulman  a donné comme titre à ce récit : " La permission aux Musulmans d'avoir des instituteurs polythéistes ". Un de ces instituteurs frappait beaucoup ses élèves, probablement pour se venger de sa défaite militaire.

Les leçons de Coran consistaient à en apprendre par cœur plusieurs chapitres, pour les besoins cultuels, et aussi à les réciter avec le ton voulu, sans parler de l'explication du texte, pour en appliquer les directives dans la vie de chaque jour, car, si le Coran parle des dogmes et des notions  théologiques, il parle aussi des lois et de la moralité. Certaines personnes récitaient le Coran comme ils parlaient, sans bien prononcer la vocalisation des mots, ni observer les règles de la psalmodie : où il faut faire la pause, et où il ne faut pas, etc. le Prophète interdit ce genre de lecture. D'autres récitaient trop rapidement, comme un devoir mécanique; ils furent avertis de lire peu mais bien, tout en méditant et en réfléchissant.

La Suffah servait également de dortoir, pendant la nuit, pour ceux des élèves qui n'avaient pas de maison à Médine. On y installait aussi les visiteurs étrangers, venus pour apprendre les éléments de l'Islam; ils y passaient un certain temps avant de rentrer chez eux. On y logea une fois jusqu'à 80 Tamîmites.
Le généreux Médinois Sa'd ibn Ubâdah donnait à manger chaque jour à 80 élèves. On a évalué à 400 le nombre des élèves de la Suffah à une époque. Ce nombre inclut probablement les internes et les externes. Le Prophète faisait appel à la générosité des Médinois en faveur des internes, dont beaucoup travaillaient pour gagner leur vie, portaient de l'eau, coupaient du bois, etc. Les charitables y suspendaient des régimes de dattes, pour qu'on en mangeât. Selon Samhûdî (I, 458), au temps du Prophète, c'est Mu'âd ibn Jabal qui les surveillait.
Qastallânî (Irchâd, I, 425) rapporte : Un jour le Prophète y vit un régime de très mauvaise qualité, et murmura : " L'auteur de cette charité pouvait quand même donner quelque chose de mieux". Le Prophète partageait toujours avec eux ce qu'il avait.



Un jour il reçut une certaine somme; sa fille Fâtimah vint lui demander de lui acheter un esclave, pour l'aider parce que son mari souffrait en tirant de  l'eau du puits, et qu'elle n'avait pas la force de moudre les grains. Le Prophète lui répondit : " Je ne veux pas vous donnez ce que vous demandez en laissant les gens de la Suffah avec l'estomac vide; je vais consacrer tout cet argent à leur profit. Les élèves de la Suffah se préparaient sans cesse à se rendre dans les différentes régions de l'Arabie comme missionnaires, comme instituteurs, comme porteurs de la foi. C'est parmi eux qu'on trouve les premiers mystiques musulmans. Ils ont laissé un tel souvenir de l'idéal islamique que plusieurs auteurs ont dressé des listes et des dictionnaires biographiques des élèves de la Suffah. On y rencontre les noms les plus célèbres, tels le grand juriste Ibn Mas'ûd, le grand savant Abdallâh (fils du calife Umar), le noir, Bilal, muezzin du Prophète, Hanzalah (fils du moine Abû Amir), le grand mystique Abû Dharr, le Grec Suhaib, le Persan Salmân, le célèbre traditionniste Abû Hurairah, le conquérant de la Mésopotamie Sa'd ibn Abî Waqqâs, entre autres. On cite parmi eux des ressortissants des tribus les plus lointaines de l'Arabie, et il n'y a rien d'étonnant.

Le Prophète nommait un président parmi les élèves; à une époque, Abû Hurairah remplit cette fonction.

Les élèves de la Suffah étudiaient principalement le Coran, d'où leur nom de qârî. Un grand nombre d'entre eux s'adonnaient à la vie spirituelle : ils priaient pendant la nuit et jeûnaient pendant le jour, et pratiquaient d'autres devoirs de piété : certains ne voulaient rien dire de profane, d'autres ne voulaient pas posséder d'argent, un autre ne riait jamais, un autre pleurait tout le temps.

Bientôt la Suffah ne put plus suffire, et pour éviter la congestion, le Prophète organisa des écoles primaires ou préparatoires dans les différents quartiers de la capitale. Déjà en l'an 2 H., on parle d'une école Coranique Dâr al-Qurrâ, installée dans la maison de Makhramah ibn Naufal, à Médine.
On parle également de l'école à la mosquée de Qubâ (banlieue sud  de Médine), où le Prophète se rendait souvent et surveillait l'enseignement. A part la grande mosquée du Prophète, Balâdhurî nous parle de neuf autres petites mosquées à Médine du vivant du Prophète. Evidemment toutes servaient en même temps d'écoles, le Prophète ayant recommandé d'étudier dans la mosquée voisine...

source : Le Prophète de l'Islam : sa vie, son oeuvre (Muhammad Hamidullah)

dimanche 30 juin 2013

LE LIVRE DE L'EXTINCTION DANS LA CONTEMPLATION 3ème partie - IBN'ARABI

ALLAH à dit : "Ceux-là, Il a inscrit dans leurs cœurs la Foi (al-Imân)" (Coran 58, 22). Mais le cœur à deux "faces" l'une extérieure, l'autre intérieure. La face intérieure ne comporte pas l' "effacement" (al-mahw), elle est pure et sûre "fermeté" (ithbât). La face extérieure, par contre, comporte l'effacement : c'est proprement "la Tablette de l'Effacement et de l'Etablissement"; un temps, Allâh y établit une certaine chose, ensuite "Il efface ce qu'Il veut, et établit (une autre chose qu'Il veut), et chez Lui se trouve la Mère du livre (Ummu-l-Kitâb)" (Cor. 13, 39)

Si l'homme attaché au "Livre" avait la foi dans la totalité de son livre, il ne s'égarerait jamais, mais lorsqu'il croit en une partie du livre et ne croit pas en l'autre partie, il est mécréant pour de vrai (al-kâfiru haqqan), car Allâh a dit : "Ils disent : " Nous croyons en une partie du livre et ne croyons pas en l'autre ! Et ils cherchent à se trouver une voie intermédiaire. Ceux-là sont les mécréants pour de vrai". (cor. 4, 150-151). Or "les mécréants d'entre les gens du livre sont les "littéralistes" (ashâbu-r-rusûm) et la plupart des "gens de spéculation rationnelle" d'entre les philosophes et les théologiens, qui reconnaissent une partie seulement de ce que les Saints d'Allâh (Awliya'uLLâh) apportent en conséquence de ce qu'ils ont réalisé en fait de stases spirituelles (mawâ jîd) et de secrets (asrâr) qu'ils ont contemplés et trouvés. Ce qui s'en accorde avec leurs propres opinions et connaissances, ces littéralistes et ces spéculatifs l'acceptent comme vrai et ce qui ne s'en accorde pas, ils le repoussent et le contestent, en déclarant : "Ceci est faux en raison de son désaccord avec notre preuve à nous !" Or il se peut que la "preuve" de ces pauvres ne jouisse pas de parfaites assises, alors qu'ils se l'imaginent parfaitement établie.
Dans ces conditions ne vaudrait-il pas mieux s'abstenir de s'occuper de la parole en question et de la  laisser à la responsabilité de son auteur, sans d'ailleurs que cela implique qu'on la reconnaisse comme vraie ? S'ils procédaient ainsi ils recueilleraient le fruit de la non-ingérence. 


Moi, par Allâh, je crains beaucoup pour ceux qui contredisent les Gens de notre Ordre (at-Tâ'ifa) ! L'un d'entre eux (vraisemblablement Ru'aym) a dit : " Celui qui siège avec eux - c'est à dire avec les Connaissants des réalités essentielles d'entre les Soufis - et les contredit en quelque chose qu'ils ont réalisé sûrement (mimmâ yatahaqqaqûna bihi), Allâh lui enlève du cœur la Lumière de la foi !" L'un des gens de spéculation rationnelle qui avait des prétentions à la sagesse vint poser une question à l'un des Muhaqqiqûn. J'étais présent, et les disciples de celui-ci assis. Le Muhaqqiq commença à traiter de la question posée. Le dialecticien dit : " Ceci n'est pas une chose valable selon moi. Explique-moi, peut-être suis-je dans l'erreur". Le Muhaqqiq vit que sa parole serait vaine et se tut, devant la contradiction et l'hostilité rencontrée, car les êtres de cette condition n'acceptent pas des situations pareilles en raison de l'impolitesse ainsi que de la privation de baraka qui en résulte. C'est ainsi que le Prophète - qu'Allâh prie sur lui et le salue ! - a dit ses Compagnons qui se trouvaient chez lui, et entre lesquels venait de se produire une contestation : " Chez moi, la contestation est inadmissible !" Une autre fois, il avait dit : " On me faisait voir la Nuit du Destin (Laylatu-l-Qadr), mais à ce moment-là deux hommes se disputaient (à côté de moi), et la "Nuit" fut enlevée". La voie de dévoilement et de contemplation n'admet pas qu'on contredise et réfute celui qui parle au nom de celle-ci. Un tel sacrilège se retourne contre le contestateur, alors que l'homme de réalisation reste heureux avec ce qu'il connaît. - Un des disciples de ce Cheikh se releva et dit à l'importun : "Le point dont parlait notre maître d'une façon si claire est certain, même si je ne puis en donner moi-même l'explication". Le juriste (al-faqîh) répliqua : " Une bonne parole, exprimée dans une bonne forme, les intelligences peuvent la recevoir dès le premier moment. Si, quand on l'examine avec la pierre de touche de la logique, et qu'on la sonde avec les preuves existantes, elle s'en va sans consistance, c'est qu'elle est purement fausse, comme cette question qu'a exposée notre maître tout à l'heure". Le Cheikh ne parla plus de cette question, le spéculatif n'ayant pas compris ce qu'il avait formulé et ce que sa langue avait exprimé. Ce fut pour le Muhaqqiq une instruction au sujet de ce qu'il y avait dans l'âme de ce spéculatif, et il vit qu'il convenait de s'abstenir de parler avec lui de ce genre de choses.

Ensuite, sache que la Foi appuyée sur les œuvres vertueuses se tient dans la Main de la Présence Très-Sainte (al-Hadratu-l-Muqaddasa), et pendant qu'elle s'y applique à sa tâche, elle voit jaillir entre les Doigts de cette Main les rivières des sciences et des connaissances, des règles de sagesse et des secrets, et elle voit ce que détient cette Main pour les compagnons des stations initiatiques muhammadiennes. C'est de là que se nourrit la spiritualité (rûhâniyya) du résident au niveau de cette Présence qui est une des quatre Présences fondamentales, car les résidents des différentes Présences sont tous associés (quoi qu’à des degrés différents) à cette Station Sanctissime  (à laquelle ils puisent les grâces correspondantes).

La première est la susmentionnée Présence de l'Application à la Table (Hadratu-l-Iqâma);
La deuxième est la Présence de l'Intellect (Hadratu-l-'Aql);
La troisième est la Présence de l'Homme (Hadratu-l-Insân) qui est la plus complète sous le rapport existentiel (Wujûdan).

Quand le serviteur accède à la Hadratu-l-Iqâma, il boit à la rivière de la Permanence (nahru-d-Daymûmiyya), et la  résidence à cette "présence" lui confère le maqâm de la "crainte du Seigneur", la crainte sous le rapport spécial du nom Divin "Le Seigneur", (ar-Ridâ'u-l-ilâhî), car pour ce qui est du maqâm de la "crainte de DIEU" sous le rapport du nom Suprême "ALLAH", celui-ci lui résulte d'une autre "présence" différente de celle dont il est question ici, et qui sera traitée parmi les Demeures Initiatiques exposées dans nos "Révélations de la Mecque" (al-Futûhâtu-l-Makkiya). Nous y parlerons également de la "crainte du Soi" sous le rapport du Pronom Divin Huwa = Lui), dont nous ne pouvons traiter ici.



La Demeure initiatique dont nous avons parlé dans le présent écrit inclut les "Demeures de l'Extinction et du lever des Soleils" : c'est à cette Demeure que correspond le degré de l'Ihsân (l'Accomplissement parfait de l'adoration). Il s'agit de l'Ihsân par lequel "Lui te voit" non de celui par lequel "tu Le vois", l'Ange Gabriel - sur lui le salut ! - avait demandé au Prophète - qu'Allâh prie sur lui et le salue ! - " Qu'est ce que l'Ihsân ?" Il répondit : " Que tu adores (ou serves) Allâh comme si tu Le voyais (1er Ihsân dont il ne sera plus question ici); car si tu ne Le vois pas, Lui te voit (2ème Ihsân qu'il s'agira seulement d'interpréter d'une façon spéciale) : cette dernière phrase comporte une acception à l'intention des Gens qui saisissent les significations subtiles (Ahlu-l-Ishârât), car découpée ainsi : fa-in lam takun: tarâ-H, elle signifie : "si tu n'es pas : tu Le vois (effectivement)", ce qui revient au sens : " Sa vision n'a lieu que par ton extinction à toi-même".

L'alif du mot tarâ-H (représenté dans la transcription par le seul accent circonflexe) a été maintenu (car, dans la phrase découpée comme on le propose, on devrait avoir, compte tenu de la règle de l'attraction modale, tara-H, sans l'alif), afin que la vision (ar-ru'ya) s'appuie sur lui : si l'alif avait été retranché, la "vision" n'aurait pas été possible, car la lettre l (= H de tarâ-H) est un symbole de ce qui est "absent", et l'absent n'est pas vu: en retranchant l'alif, on devrait "voir sans vision", ce qui est une idée contradictoire.
Telle est la raison de son maintien.

Quand à la sagesse qui a présidé à la présence du dans tarâ-H (car la phrase aurait pu être : fa-in lam takun: tarâ = "si tu n'es pas: tu vois"), c'est qu'on voulait signifier: "Lorsque tu vois" par l'existence de l'alif, tu ne peux dire : " J'ai enveloppé (tout) (ahattu) !" car Allâh est trop majestueux et trop glorieux pour être "enveloppé"; alors le H (= Lui), qui est pronom de ce qui t'échappe (ou de ce qui reste "absent" pour toi) en fait de Réalité du Vrai, lors de la Vision, se tient là pour te prouver l'irréalité de l'Enveloppement (al-Ihâ. ta).

C'est ALLAH qui est le Guide. Pas de Seigneur autre que Lui.
Ici finit ce qui nous fut destiné à rapporter au sujet de cette Demeure initiatique.
Le Livre est fini dans la louange du Roi Donateur.


source : Le livre de l'extinction dans la contemplation (Kitab al fana' fi al muchahada)

                                                                                 Le Cheikh al Akbar, Muhi-Din Ibn ' Arabi.

mercredi 26 juin 2013

LE LIVRE DE L'EXTINCTION DANS LA CONTEMPLATION (2ème partie)-IBN'ARABI

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Le propos Divin a apporté dans la langue la plus sainte la notion de "Pureté adorative"(al-Ikhlas) :
celui qui purifie son adoration en l'affranchissant du pouvoir de l'idée de "rétribution", étant ainsi de conception "hanifienne" et de voie directe, celui-là s'acquitte du devoir de conformité au commandement et appartient au "monde de la lumière" (âlamu-n-Nûr), et non pas au "monde du salaire" (alamul-Ajr).

" Allâh est la Lumière des Cieux et de la Terre" (coran 24, 35).
" Ils auront aussi bien leur salaire que leur lumière" (coran 66, 8).
" Leur Lumière court devant eux" (coran 57, 12).
" La Lumière leur dit : " Je suis votre Seigneur !" et ils  la suivent.

Les Muhaqqiqûn (les connaissants Compétents) ont abandonné le salaire chez Allâh; il ne leur est pas possible de Lui réclamer car le temps leur fait défaut, tant ils sont préoccupés de Lui - qu'Il soit exalté ! - Celui qui laisse lui échapper son lot concernant Allâh Lui-Même, celui-là est le perdant. Les œuvres  qui sont les moyens par lesquels on s'acquitte des obligations et de ce qui est proposé par la tradition prophétique, attirent par leur simple existence la récompense : ne te soucie pas donc pas de celle-ci. Les mouvements des corps auront nécessairement leurs fruits sensibles : ne demande donc pas ce que les mouvements comportent par eux-mêmes, car tu gaspilles inutilement ton temps. Allâh - qu'Il soit glorifié ! - a dit au sujet de Soi-Même : " Il est chaque jour à une Oeuvre" (coran 55, 29), or le "jour" est l'unité de temps, et l' "oeuvre du jour" en ce qui te concerne fut existenciée pour toi, non pas pour Allâh, car Il n'a pas de "besoins", et rien ne peut Lui revenir de la part de Ses créatures qu'Il n'ait de  Lui-même. Ce qu'Il crée, c'est pour toi qu'Il le crée; tiens-toi donc ici en relation de correspondance avec Lui et occupe-toi, de ton côté, de Lui. Sois toi-même chaque jour à l'oeuvre pour ton Seigneur, tout comme Lui est à l'oeuvre pour toi. En vérité, " Il ne t'a créé que pour que tu L'adores", et pour que tu te réalises par Lui, non pas que tu te soucies de ce qui est autre que Lui. Ce qui est autre que toi et autre que Lui est cependant un don qui doit te parvenir. Allâh a dit au sujet de Soi-Même : " Je ne leur demande pas des vivres ! Je ne demande pas qu'ils me nourrissent ! C'est Allâh, celui qui donne les vivres !" (coran 51, 57-58). Et s'Il te dit : "Prends !", réponds : " C'est à Toi de prendre !" S'Il te dit ; "Retourne !", réponds : " De Toi vers Toi". S'Il te demande "comment, lorsque Je te dis : "Prends !" me réponds-tu : " C'est à Toi de prendre !", alors que Moi Je n'ai pas à prendre pour Moi ?", réponds-Lui : " De même, moi en vérité, je ne saurais "prendre", car la prise est un acte, et moi je n'ai pas d' "acte". C'est Toi Celui qui prend, car c'est Toi l'Agent (al-Fâ il). Prends Toi-Même pour moi ce que Tu me donnes, et ne me dis pas : " Prends, toi (créature) qui ne peut prendre !", car si Tu me parles ainsi, par l'idée de Toi Tu mets un voile sur moi. Je ne puis rien prendre; comme Tu n'es pas à moi, et que je n'ai aucun pouvoir de prise, si je tâchais de prendre, j'obtiendrais le néant, ce qui est le pire des maux ! Sinon... mais je demande plutôt à être exempté et pardonné de cet entretien dangereux, ô Celui qui saisit et n'est pas saisi, qui possède et n'est pas possédé !"




Il peut arriver que dans l'un de ces "lieux" (mawâtin) on te présente la Religion Droite instituée d'autorité par un organe prophétique, voie d'élection et de pureté et la religion non-droite, sapientale, mélangée, spéculative et intellectuelle, tu discerneras entre les deux voies, et tu considéreras la fin ultime de chacune d'elles, qui est le Vrai (al-Haqq) - exalté soit-Il ! -, selon ce qui fait ton bonheur et non le malheur. Prends alors la voie de la Religion d'élection et pureté, de mode prophétique, car elle est plus élevée et plus profitable. Bien que l'autre soit d'une très haute luminosité (rafi u-l-manâr), et qu'elle soit également "vraie" selon un aspect, cependant  sa trace s’efface du fait de l'existence de la voie prophétique. Si le fondateur d'une voie sapientale était maintenant du monde des vivants et présents, il rejoindrai peut-être  lui-même la Religion d'élection prophétique. Nous voyons déjà que la "Religion d'élection" elle-même (formulée par les Prophétiques antérieurs) peut être ramenée à un égard ou à plusieurs égards à la "Religion d'élection et pureté" par l'effet des abrogations (que la Loi de cette dernière, la muhammadienne, a apportées à l'égard des lois religieuses antérieures).

N'est-il pas vrai que les législations (ash-sharâ'i, sing. ash-shâria) sur lesquelles reposaient les communautés religieuses antérieures, comme celles de Moïse et de Jésus - sur eux le salut ! - ont été, à certains égards, abrogées par la Loi de Mohammed - qu'Allâh prie sur lui et le salue ! - Le prophète a même dit : " Si Moïse était vivant, il ne pourrait faire autrement que de me suivre". A plus forte raison en sera - t- il ainsi de la législation sapientale qui procède de l' "initiative personnelle" (ibtidâ î) et qui est de mode spéculative (fikrî), car elle plus propre à être "enlevée", bien qu'elle aussi soit "vraie" selon un aspect, ainsi que nous l'avons dit.

Enfin, sache que le plus  misérable des êtres est celui qui a un "livre" et qui s'égare "en suivant ses  passions", quoiqu'il ait une foi dans son livre. Mais ici il y' a un point que je désire élucider, car on l'a peu relevé, et il est possible que certains s'y soient trompés quand ils ont examiné cette question sous le rapport de la "possibilité (d'exister ou de ne pas exister) de ce qui se trouve à l'état de potentialité" (al jawâzu-l-imkânî); l'état existenciel (al-wujûd) s'établissant sur l'une des deux solutions de l'alternative qui conditionne l'être possible (al-mumkin), il n' y a plus moyen de faire revenir l'être existencié (à l'état de simple possibilité indifférente).  Il en est effectivement de même lorsque le Vrai - qu'Il soit exalté ! - se révèle à une chose, car alors Il ne se voile plus jamais à elle, et également quand Il "inscrit" (kataba) la foi dans un cœur, Il ne l’efface plus. Or si quelqu'un dit : " Il s'est caché à moi après qu'Il s'est révélé", c'est qu'Allâh ne s'est aucunement révélé à lui, mais qu'Il lui a seulement montré quelque clarté; celui-ci a cru pouvoir dire alors : "C'est Lui !" (Huwa Huwa). Ensuite, comme l'être créé n'a aucune stabilité dans un état, lorsque l'état change, il dit qu'il y'a "voile" (hi jâb). Or, de même, l' "inscription" de la Foi et l'attribution des "Signes" (al-Âyat) et des "Évidences" (al-Bayyinât) ne cessent jamais lorsqu'elles sont des dons faits "dans les cœurs", et que dans ces cœurs se dressent les Témoins de réalisation. Si des choses qui ressemblent à ces réalités viennent à être retirées à quelqu'un, sache que ces choses n'avaient pas été "inscrites" dans la Table (al-Lawh) de son coeur, et l'être ne les "enveloppait" pas, mais était "enveloppé" par elles comme par un manteau; cet être n'avait reçu leurs "réalités" mêmes; de tels dons peuvent être repris et ils peuvent donc cesser. C'est ainsi qu'Allâh a mentionné : "Récite - leur l'affaire de celui auquel  Nous avons donné Nos signes et qui s'en est dépouillé" (coran 7, 174). Les paroles "s'en est dépouillé" expriment un fait analogue à l'enlèvement de l'habit par l'homme ou à l'abandon par le serpent de sa vieille peau. Les signes en question étaient comme un habit sur le personnage (anonyme auquel se rapporte la mention coranique), dans le sens que nous venons de préciser; celui-ci ne détenait que le pouvoir de "prononcer" certaines formules opératives; quand il prononçait celles-ci, paraissait l'aspect caché du Nom (Maknûm-l-Ism) qui entrait dans ces formulations, ainsi que son effet produit par vertu spéciale. Dans le cas des moyens exceptionnelles à vertu opérative, il n'est requis aucune condition de pureté rituelle, ou de sainteté personnelle, ni de conscience, ni de concentration, pas plus qu'il n'est question de foi ou de manque de foi : il ne s'agit que d'une simple prononciation de lettres déterminées, et l'effet se produit même si celui qui les prononce est distrait par rapport à ce qu'il articule. Une chose analogue arriva à l'un de nos compagnons qui, récitait le Coran et parcourant un certain verset, constata que ce verset lui occasionnait un certain effet; il s'en étonna sans pouvoir se l'expliquer. Alors il reprit la récitation depuis les versets antérieurs, et lorsqu'il arriva au dit verset il constata de nouveau lui-même l'effet. Et chaque fois qu'il le répétait, il observait cet effet. Ainsi, il connut que ce verset qui s'était "ouvert" par hasard, pendant sa récitation, est un des "Lieux" Coraniques à vertu spéciale; par la suite, il le prit comme "nom" (à invoquer opérativement) et produisait l'effet respectif chaque fois qu'il le voulait. Toutefois, une chose de ce genre ne séduit pas un Connaissant Véritable (Muhaqqiq), car celui-ci ne saurait se réjouir que de ce qu'il réalise effectivement en soi. C'est ainsi que lorsqu'on demanda à Abû Yazîd (al-Bitâmi) : " Quel est le Nom Suprême (al-Ismu-l-A'zam) d'Allâh ?", il répondit : " C'est la Sincérité ! Sois sincère et prends n'importe Nom Divin que tu voudras !" Par cette réponse, il engagea à la réalisation effective, non pas à une simple prononciation de formule.

à suivre...
source: Le livre de l'extinction dans la contemplation (IBN'ARABI)